Cinema

Jan Svankmajer, grand maître du cinéma d’animation : la rétrospective intégrale au Forum des Images

29 octobre 2010 | PAR Coline Crance

Le maître de l’animation tchèque est au Forum des Images pour la première rétrospective intégrale en France de son œuvre trop méconnue qui influença pourtant des cinéastes tels que Tim Burton, Terry Gilliam, les frères Quay, Darren Aronofsky … Milos Forman l’a décrit comme étant le croisement entre Walt Disney et Luis Bunuel… Il est peut-être le dernier surréaliste encore en activité et est l’un pionnier du cinéma d’animation et plus particulièrement de l’animation en volume. A découvrir jusqu’au 31 Octobre et par la suite dans la salle des collections du Forum des Images.

 

Comment dresser le portrait de ce génie de l’animation qu’est Jan Svankmajer ? Son dernier film Survivre à sa vie présenté en avant-première mardi soir montre bien l’enjeu et la complexité de son univers génial….Les objets, les formes et les hommes se métamorphosent et changent de corps et d’utilité. L’imagination dans l’œuvre de Jan Svankmajer repousse toujours ses propres limites et se voit doter d’une profondeur de sens rare. Toute son œuvre n’a cessé de fouiller dans les moindres recoins de l’inconscient humain. Les objets et les formes, les angoisses et les peurs sont nommés ou dérogés à leur propre caractère utilitaire pour être exorcisés, transformés et intégrés dans cette univers si particulier. Pour Svankmajer, les objets , les lieux ont le pouvoir d’absorber des émotions et rendre compte des actions. Ils portent en eux un trace indélébile liée à un souvenir, une action etc, qui les libèrent de leur seul utilitarisme.

Jan Svankmajer est avant tout un passionné de marionnettes issues de la tradition populaire des foires et des kermesses. La figure du Bajass, plus connu en Allemagne et dans l’Europe de l’est est par exemple,récurrente dans son œuvre. Marionnettiste de profession, il ne s’intéresse donc pas directement au cinéma. C’est au contact du théâtre de Prague La Lanterne magique que le goût de l’animation lui vient. La lanterne magique étant un instrument touchant à la fois au domaine du cinéma et du théâtre , il a ainsi pu se fasciner pour cet univers de la fantasmagorie, écho direct à sa première passion, les marionnettes.

En 1964, il réalise Le dernier trucage de Mr Schwarzwald et Mr Edgar et rejoint le groupe des surréalistes tchèques en 1966. A travers leur influence, Jan Svankmajer s’intéresse aux thème de l’angoisse , de la morphologie mentale, de l’érotisme. Son œuvre a tôt fait de s’emparer de ces thèmes pour progresser et construire peu à peu cet univers qui vacille en permanence entre le rêve et le cauchemar. Œuvre brimée dès 1968 par le régime soviétique, ses écrits et ses films circulent secrètement. Jan Svankmajer continue ainsi de créer en compagnie de sa femme artiste peintre sous la période communiste. Et ses débordements surréalistes font toujours écho à notre inconscient mais aussi à des problèmes politiques et sociaux tout en  réveillant notre univers onirique intime. Chez Svankmajer tout s’anime et va à l’encontre de son sens et de sa fonction physique première. Les steaks dansent le tango et copulent dans la farine, les objets dans un appartement attaquent leur locataire, des hommes dans un restaurant affamés finissent par se manger entre eux ..

Peu de dialogues dans ses films , mais seulement la forme même de ces dialogues qui se trouvent alors parasité dans leur action la plus simple. Comme le montre son court métrage dimension of dialogue, primé dans de nombreux festivals, chez Svankmajer , parler, communiquer s’est déjà se mettre dans un état d’échec ou du moins de faiblesse. Ce sont les mots et les choses , la sensation que l’on a, l’âme cachée des objets qui nous réveillent et nous libèrent du pragmatisme de la parole pour nous permettre de nous enfuir sans complexe dans notre imagination. L’obsession du toucher guide son travail et se perçoit à travers son utilisation de la terre glaise , ou des membres du corps tels que la langue, les mains souvent liées son obsession maladive et phobique de la nourriture. Cet univers répétitif très ritualisé qui selon ses propres aveux trahissent une influence kafkaïenne, entraîne le spectateur dans de faux repères pour mieux le faire basculer dans un délire d’images violentes , excessives, subversives mais profondément géniales qui ne vous feront jamais plus regarder la réalité de la même manière :  ses propres images se dérogeant à leur propre réel.

Extrait d’ « Alice » de Svankmajer :

Alice est un court métrage de Svankmajer de 1989 qu’il tourne avec la collaboration de sa femme. Jan Svankmajer grand admirateur de Lewis Caroll, lui rend ici hommage et contrairement à Walt Disney n’édulcore en rien le côté sadique de la petite Alice. Lors de ce parcours halluciné, la petite n’est pas très tendre avec les êtres vivants de ce monde enchanté … L’obsession des objets et du toucher est aussi très présente dans ce long-métrage à travers la forme et l’aspect physique de ces objets, êtres vivants, tous sales déglingués et dangereusement animés. Le lapin chez le Tchèque a une drôle d’allure et paraît plus empaillé que vivant. Le chat de Cheshire  nous est montré maigrichon et débraillé… Univers désenchanté, pas vraiment pour les enfants, qui offre un brillant hommage à Lewis Caroll en mettant en évidence grâce à la poésie de l’animation en volume, la noirceur, les visions absurdes et la fantasmagorie troublante de ce livre.

 

Incommunicabilité : Extrait de « dimension of dialogue »

Dimension of dialogue est un court-métrage phare dans l’œuvre de Jan Svankmajer. Cette œuvre est reconu comme majeure  dans le cinéma d’animation. La force de ces images réalisées à partir de moyen pourtant rudimentaires font de ce tryptique un véritable bijou visuel. Son obsessions du toucher, son incompréhension du dialogue et la trahison de la parole  sont ici mises  en question et  transportés par la magie de l’animation en volume.

Obsession de la nourriture chez Svankmajer : « meat love » et « Lunch »

La nourriture est un thème récurrent chez Svankmajer. Les aliments ont toujours des rôles à part entière. Dans son dernier film Survire à sa vie, le rêveur voit surgir des baguettes de pains, des jaunes d’oeufs etc … Son film Food (1992) narre des personnages qui au fur et à mesure du film divisé en trois temps, sont transformés en fast-food géants. Le rapport à la nourriture chez Svankmajer est soit corrosif ( Lunch) , répulsif ou bien totalement surréel comme en témoigne le fameux Meat Love narrant la bref romance de deux steaks … Les bouches et les langues filmées en gros plans dans l’oeuvre de Svankmajer, sont une métaphore de l’aspect canibal de notre civilisation moderne, que son court-métrage Lunch poussera à son paroxysme.

 

« Pour chasser un démon ou un monstre , il faut trouver son nom » Svankmajer : extrait du long-métrage « La leçon Faust »

La leçon Faust est un long-métrage de Svankmajer tourné en 1994. A travers cette ré-appropriation du mythe de Faust, Jan Svankmajer livre une œuvre visuellement géniale qui pose la question de la création cinématographique à travers  ces formes, ces êtres, ces objets qui se délitent et disparaissent, changeant constamment leur propre nature. Il témoigne de la fascination de Svankmajer pour l’alchimie qui est selon lui un formidable système explicatif, comme peut l’être la psychanalyse. Cela permet de maintenir la continuité des symboles, ce langage archaïque sans lequel on ne peut pas comprendre le monde.

 Jan Svankmajer au Forum des Images  2 rue du cinéma Métro Chatelet les Halles.

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Coline Crance

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