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“Neneh Superstar” met en scène le privilège blanc

“Neneh Superstar” met en scène le privilège blanc

24 January 2023 | PAR Julia Wahl

Le réalisateur Ramzi Ben Sliman, qui s’était déjà intéressé à la danse dans son court-métrage Grand Hôtel Barbès, nous conduit dans les coulisses, un rien hostiles, de l’École de l’Opéra de Paris à travers les yeux d’une petite fille noire, Neneh.

Une petite fille noire au royaume du “ballet blanc”

Neneh est une adolescente pleine de caractère qui grandit dans une cité de La Courneuve. Une situation qui, a priori, la destinait davantage au hip-hop qu’à la danse classique. Mais Neneh est une jeune fille curieuse et passionnée : sa découverte sur Internet du travail de Marianne Belage, l’actuelle directrice de l’École de l’Opéra de Paris, déclenche chez elle une fascination pour la danse classique. Douée et âpre au travail, elle réussit le concours d’entrée à cette école prestigieuse. Las : tout n’y est pas aussi rose que les tutus. Ses camarades de classe renâclent à lui faire une place et la si séduisante Marianne Belage n’a de cesse de trouver un motif d’éviction.

Un tel synopsis pourrait nous embarquer vers un film larmoyant, avec le cliché rebattu de la petite pauvre rejetée par ses compagnes. Mais le réalisateur a écrit un personnage fort, qui sait encaisser et rendre les coups. Neneh, incarnée par Oumy Bruni Garrel, sait jouer des poings comme des reparties. Ce sont surtout ces dernières qui lui permettent de résister à l’hostilité du monde feutré de l’Opéra et emportent l’adhésion du public. Sa franchise et son franc-parler en font une enfant à laquelle on a envie de ressembler bien plus qu’un personnage qui souffre. 

Entre film social et film de danse

Extrêmement documenté, ce second long-métrage présente les dits et les non-dits du recrutement des écoles de danse de très haut niveau. Parmi ces dits, la “nécessaire” préservation du “ballet blanc”, qui exclut ipso facto toute personne racisée. A ce racisme institutionnel et institutionnalisé s’ajoute le contrôle des morphologies : lors de leur inscription, les élèves danseuses donnent non seulement leur poids, mais aussi celui de leurs parents, des fois qu’un atavisme trop puissant les empêcherait de croître comme leurs professeur.es l’espèrent. Du côté des non-dits, le poids de la fortune dans les chances de réussite au concours. Une longue scène égraine ainsi l’étonnante identité des parcours des candidates à l’École, qui dansent dans des cours privés depuis l’âge de deux ans. Cette scène très joliment filmée livre sans commentaire une nouvelle injustice à laquelle se heurte Neneh. 

Pour autant, Neneh superstar n’est pas un film de docu-fiction psychologique. C’est aussi un très joli film de danse : les exercices et examens des jeunes filles sont filmés avec attention et précision, dans la blancheur des studios de danse. Nous voyons les élèves, toutes interprétées par de vraies danseuses, tenter d’amadouer ce corps qui, trop souvent, leur échappe. Pour rendre ce travail réaliste, le réalisateur a fait appel au chorégraphe de danse contemporaine Mehdi Kerkouche, qui avait travaillé dès 2020 pour le Ballet de l’Opéra de Paris sur le spectacle Et si.

Neneh superstar se situe donc à mi-chemin entre le film social et le film de danse. La seconde partie du film, toutefois, déçoit. La clé de la réussite de Neneh repose en effet sur un secret caché par la directrice de l’école, Marianne Belage, que l’on devine très rapidement. Surtout, alors que mettre l’accent au début sur le personnage de Neneh apportait au film beaucoup d’humour, s’en détourner pour suivre dans ses contradictions Marianne Belage, jouée – par ailleurs avec beaucoup de densité – par Maïwenn, donne au tout un pathos inutile.

Visuel : Mika Cotellon

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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