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Dossier Réalisatrices: moins visibles mais populaires, ces femmes qui comptent dans le cinéma français

Dossier Réalisatrices: moins visibles mais populaires, ces femmes qui comptent dans le cinéma français

29 mars 2014 | PAR Gilles Herail

Cécile Télerman, Alexandra Leclerc, Lisa Azuelos, Pascale Pouzadoux, Valérie Guignabodet, Roselyne Bosch. Ces noms ne vous disent peut être rien. Mais vous avez surement vu leurs films. Si je vous dis Tout pour Plaire, Les sœurs fâchées, LOL, Comme t’y es belle, La croisière Mariages, Danse avec lui, La Rafle. Retour sur ces femmes qui font le cinéma français, et aussi le populaire, en toute discrétion.

Où sont les femmes ?

Tous ces noms vous seront souvent peu connus. Et ces femmes sont pourtant derrière une partie des plus gros succès populaires de ces dernières années. Autour ou au dessus du million d’entrées. Parfois avec une belle constance. Et pourtant, peu de visibilité. Voire une quasi absence de page Wikipedia pour Cécile Telerman, pourtant derrière Tout pour Plaire, l’un des coups de cœur du public en 2004. Pareil pour Alexandra Leclerc qui a enchaîné deux très gros succès populaires avec Les sœurs fâchées et Le prix à payer. Ces femmes ne sont qu’un exemple parmi d’autres d’une véritable présence des réalisatrices dans le cinéma « commercial » français, et notamment la comédie pure, dramatique ou romantique. Présence entachée par une visibilité moins forte. La nomination aux Oscars de Kathryn Bigelow avait provoqué un émoi démesuré témoignant d’un vrai problème sur la place des réalisatrices dans le cinéma américain. En France, les femmes sont présentes. Mais très peu récompensées. On les nomme, parfois. Josiane Balasko, Pascale Ferran et Nicole Garcia peuvent en témoigner. Mais dans les dernières décennies, une seule femme a remporté le trophée (Tonie Marshall pour Vénus beauté institut)

Passer par la case actrice

Pour beaucoup de femmes, c’est d’abord une carrière d’actrice qui permet de se faire un nom. Et qui continue souvent en parallèle, dans des seconds rôles. Agnes Jaoui, l’une des seules valeurs sures et durables du cinéma français (tous sexes confondus), dont aucun des films n’a été un échec en salles, se consacre principalement à une carrière de réalisatrice qui est arrivée plus tard dans sa filmographie. Maiwen et Valérie Donzelli ont explosé avec La guerre est déclarée et Polisse, après une première carrière d’actrice et font maintenant partie des valeurs montantes du cinéma d’auteur populaire. Lemercier, Balasko et Zabou ont elles réussi à maintenir deux carrières en parallèle, premiers rôles comiques ou dramatiques et cinéastes reconnues. Noémie Lvovsky (Camille redouble) , Nicole Garcia  ou Anne le Ny (Les invités de mon père) alternent encore réalisation et seconds rôles. Certaines « pures » actrices s’essaient aussi parfois à la réalisation sans en faire leur métier principal. Mélanie Laurent avec les Adoptés, Audrey Dana qui sort son premier long en juin(Sous les jupes des filles) mais aussi Fanny Ardant et Sophie Marceau. Du côté des hommes, ces situations sont beaucoup plus rares. Kechiche, Audiard, Besson, Annaud, Resnais n’ont jamais été acteurs et la différenciation des deux métiers reste extrêmement valorisée. Qui entraîne une certaine suspicion pour les femmes réalisatrices passées par la case actrice. Pas vraiment cinéastes donc, à la rigueur conteuses d’histoire.

Des films de femmes pour les femmes sur les femmes?

Le genre de la comédie féminine a permis de faire éclore certains talents populaires. Mettant en scène des castings avec des duos, des trios ou des groupes de femmes. Audrey Dana et Maiwenn ont ainsi pu réunir des équipes incroyables dans Le bal des actrices ou Sous les jupes des filles. Des films comme Bowling 17 filles, Joséphine (Agnes Obadia) Jamais le premier soir (Melissa Drigeard) ou encore Les gazelles de Mona Achache (sorti mercredi) ont aussi été pensés dans ce sens. La jeune génération a apporté une tonalité nouvelle dans la « comédie de filles ». L’énergie de Géraldine Nakache ou de Reem Kherici dont les vivifiants Tout ce qui brille et Paris à tout prix ont séduit s’inscrivent dans un véritable renouveau de la comédie française avec des rôles de femmes différents. La très talentueuse Nadine Labaki a elle aussi construit sa carrière sur des castings féminins complexes (les magnifiques Caramel et Et maintenant on va ) avec le Liban pour toile de fond.

Des rôles et des thèmes différents écrits par des femmes

Beaucoup d’actrices passées à la réalisation le disent. Ecrire et passer derrière la caméra est aussi une possibilité d’ouvrir des rôles et un point de vue différents. Voire de traiter certains sujets tabous. Josiane Balasko avec Cliente (une amatrice de Gigolo), Gazon Maudit (l’homosexualité féminine) et Sac de Nœuds (buddy movie féminin punky) a beaucoup participé à cette entreprise de valorisation de sujets féminins invisibles à l’écran. Valérie Lemercier s’est elle offert des rôles différents dans ses réalisations, notamment en se travestissant dans Le derrièreCharlotte de Turkheim a pu engager Catherine Haussmalin dans une comédie de femmes abordant le sujet de l’épanouissement personnel et du surpoids avec Mince Alors qui a cartonné en salles avec près d’1.5 million d’entrées alors que le sujet faisait peur. Une nouvelle tendance s’est développée récemment avec des réalisatrices comme Céline Sciamma (Tomboy et La naissance des pieuvres) ou Rebecca Zlotowski (Belle Epine). Des films d’apprentissage, qui abordent la jeunesse, l’identité, la sexualité, le genre. Et en parallèle, un cinéma féministe qui montre les nouvelles aliénations de la femme, porté par Isabelle Czajka qui parlait de la précarité financière et du sentiment de déclassement dans D’amour et d’eau fraiche et plus récemment d’une femme moderne de la classe moyenne dans La vie domestique.

Etre réalisatrice, ce n’est pas forcément parler des femmes

Anne Fontaine

Nicole Garcia l’a très bien montré. Etre réalisatrice ne répond pas forcément à une ambition d’écrire des rôles de femmes. La réalisatrice de L’adversaire, Selon Charlie ou Le fils préféré a au contraire souvent filmé des hommes et des caractères masculins complexes. Ne s’aventurant sur un personnage féminin principal que dans son dernier film, Un beau dimanche avec Louise Bourguin encore visible dans quelques salles. Anne Fontaine s’est aussi essayée à ce cinéma d’hommes, en faisant de Benoit Poelvoorde et Fabrice Luchini ses muses. Deux acteurs qui expliquent d’ailleurs aimer être dirigés par une femme et percevoir un regard différent sur leur jeu et leurs personnages. Le plus gros succès de Coline Serreau, 3 hommes et un couffin (10 millions d’entrées quand même…)  parlait aussi avec tendresse de la paternité et de trois pères maladroits. Nicole Garcia, Anne Fontaine, Maiwenn, Agnes Jaoui, Danièle Thompson, Coline Serreau ont toutes réussi à se faire un nom au sein du cinéma populaire, faisant partie du club très réduit de cinéastes qui attirent sur leur seule marque, quel que soit le casting, dans des genres différents, de la comédie au drame, avec des personnages masculins ou féminins.

Un vide béant sur les films à grand spectacle

Mais la France n’a pas d’équivalent à Kathrin Bigelow. Les réalisatrices françaises  sont quasi absentes, à la fois des très gros budgets mais aussi des films dits de genre. Pas de Besson, d’Annaud, de Jeunet, d’Olivier Marshall, d’Arcady, de Christophe Gans. Diane Kurys a réussi à toucher le film historique et a eu le droit de s’aventurer vers le costume et l’époque. Mais pas l’action. Lemercier et Thompson ont bénéficié de budgets importants, au dessus de 15 millions d’euros mais on ne pouvait réellement leur refuser, étant donné leur succès hors norme (Thompson a réalisé 1.5 million d’entrées en moyenne sur l’ensemble de ses films). Anne Fontaine (20 millions d’euros de budget pour Coco avant Chanel) et Nicole Garcia sont parmi les seules à avoir cette liberté, en changeant constamment de genres, passant par le biopic, le thriller, le suspense… Roselyn Bosch a bénéficié d’un énorme budget de 20 millions d’euros pour son film historique traitant du Vel d’Hiv, La Rafle, qui nécessitait un vrai travail de préparation (reconstitution historique, scènes de guerre). Mais le pur cinéma de genre, horrifique, fantastique ou d’action, il est vrai déjà sinistré dans un cinéma français plutôt adepte de la comédie dramatique, reste apparemment inaccessible aux femmes. Une réalisatrice, injustement assassinée par la critique et la profession en général pour Ne te retourne pas réalise ce pari. Son film, qui réunissait d’ailleurs un duo de femmes avait bénéficié d’un gros budget, d’effets spéciaux, d’une ambition visuelle et narrative ambitieuses même si parfois maladroite (ce n’était que son deuxième film). Marina de Van vient de sortir un film d’horreur, Dark Touch et reste la seule sur son secteur.

Bilan

La place des femmes dans le cinéma français (populaire) est surement meilleure qu’aux Etats-Unis. Cet article, loin d’être exhaustif essaie simplement de présenter quelques tendances et de mieux comprendre la présence des réalisatrices au sein du cinéma français. Même si elle reste quantitativement faible, cette participation compte, avec des femmes très populaires, même si moins (re) connues, sont au cœur de la profession. Le bât blesse sur les récompenses, les budgets, le cinéma de genre et la visibilité générale des réalisatrices encore minorée dans un monde d’hommes et de copinage. Mais la situation a réellement changé et comme nous l’avions déjà remarqué dans notre dossier sur les minorités ethniques, le public est souvent moins conservateur que la profession. En ayant peu d’a prioris négatifs sur les films réalisés par des femmes. En réservant de vrais succès populaires pour les combattantes qui ont su se faire un nom, à des époques où la tâche était plus rude (Balasko, Serreau et Garcia en tête). Le mois prochain, quatre de nos réalisatrices les plus puissantes nous proposeront leurs nouveau films. Roselyne Bosch revient avec Avis de Mistral, Cécile Telerman avec Les yeux jaunes du crocodile, Coline Serreau avec Tout est permis, Lisa Azuelos avec Une rencontre. Avec de jolis succès en perspective, que l’on apprécie ou pas leur cinéma. Retenez donc leurs noms!

Gilles Hérail

Resnais, Raul Ruiz, Oliveira: L’avant-garde et le bel âge
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Gilles Herail

One thought on “Dossier Réalisatrices: moins visibles mais populaires, ces femmes qui comptent dans le cinéma français”

Commentaire(s)

  • xto

    je ne saisis pas bien pourquoi une réalisatrice comme Catherine Breillat n’est pas même pas citée… Vous êtes sûr qu’il s’agit bien d’un dossier sur les réalisatrices françaises, et de ne pas confondre avec une autre rubrique ? Lorsque vous dites « La place des femmes dans le cinéma français (populaire) est surement meilleure qu’aux Etats-Unis », il semblerait que ce ne soit pas le cas dans vos articles, contrairement à ceux d’IndieWire ou de Variety…
    Je vois ici que TLC (TOUTE la culture ???) recrute la fine fleur de la critique cinématographique française…

    mars 29, 2014 at 15 h 58 min

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