Théâtre
Oedipe par Ulrich Rasche : parole, esthétique et hubris

Oedipe par Ulrich Rasche : parole, esthétique et hubris

13 septembre 2021 | PAR Nicolas Chaplain

Œdipe est incontestablement la figure de la rentrée à Berlin. La Deutsche Oper présente Greek de Turnage et la Komische Oper l’Œdipe d’Enescu. Une version contemporaine du mythe par Maja Zade et Thomas Ostermeier sera bientôt jouée à la Schaubühne. On peut voir la tragédie de Sophocle au Deutsches Theater, mise en scène par Ulrich Rasche.

Après 4.48 Psychose de Sarah Kane, Ulrich Rasche présente Œdipe au Deutsches Theater.  Les deux productions berlinoises se caractérisent par une forme moins gigantesque que celle d’autres productions comme Les Brigands, Les Bacchantes, Le Grand cahier… Elles sont néanmoins tout autant radicales, puissantes et saisissantes. On retrouve dans Œdipe ce qui constitue le travail si particulier et génial de Ulrich Rasche : les acteurs contraints à marcher sans cesse, le texte au centre de la proposition, la valorisation du rythme et de la prosodie, l’articulation, la diction proche de la déclamation, la lenteur, l’obscurité, l’absence totale de décor ou accessoire illustratif, la musique-live percutante, assourdissante.

Avec Oedipe, Ulrich Rasche développe encore et toujours son esthétique du chaos. Amateur de drames gores et graves (Agota Kristof, Euripide, Schiller…), il nous met face au peu de poids de l’homme face à son destin et face au désastre, à la démocratie fragile en temps de crise, à la corruption.

Des cercles lumineux – anneaux saturniens – flottent à travers l’espace vide et embrumé. Ils basculent, se superposent, changent de couleur, créant différentes constellations.  Les acteurs portent de longues jupes noires et des hauts noirs sans manches ou transparents. Dès qu’ils sont en scène, ils marchent et ne peuvent s’arrêter de marcher car ils seraient emportés par une scène tournante incessante, implacable. Ils luttent constamment contre le cours des choses, contre le temps. Ils ne se touchent presque jamais. Ils ne se regardent presque pas. Ils sont debout, face au public, les corps tendus. C’est brutal, impitoyable et bouleversant, car les mots, avant d’être énoncés, passent par le corps et par le cœur des interprètes, tous excellents, souverains.

Toni Jessen, Linda Pöppel et Yannik Stöbener forment le chœur des Thébains. Elias Arens est Créon, Enno Trebs, le messager de Corinthe. Julia Windischbauer est le berger. Kathleen Morgeneyer incarne Tirésias en femme. Almut Zilcher est Jocaste. Manuel Harder est Œdipe, royal, obstiné puis brisé alors qu’il finit nu comme la vérité. Un ensemble de quatre musiciens joue depuis la fosse une musique percussive, électronique répétitive et agressive. Parce que c’est long et exigent, un état de transe gagne le plateau et la salle hypnotisée et choquée par le spectacle de la fureur, de la ténacité, de la fatigue.

Photo : Arno Declair

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Nicolas Chaplain

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