Opéra
Yoga, Crocs, Wagner et populisme à la Deutsche Oper de Berlin

Yoga, Crocs, Wagner et populisme à la Deutsche Oper de Berlin

06 juillet 2022 | PAR Nicolas Chaplain

Le trio Jossi Wieler, Anna Viebrock et Sergio Morabito s’empare des Maîtres chanteurs de Richard Wagner et transpose l’action dans un conservatoire de musique, une académie de haut niveau qui favorise les rapports hiérarchiques, déchaîne les querelles esthétiques entre « anciens » et « modernes », exacerbe les rivalités, avive un climat toxique, stressant lié aux concours et aux performances exigées. Cette nouvelle création est une réussite totale. Elle exalte le ton burlesque de l’opéra et pourtant traite sans pruderie la violence et le patriotisme gênant que contient le livret.

Les Maîtres – citoyens, artisans influents et conservateurs – sont ici des professeurs de chant constituant un jury. La scène est peuplée de jeunes étudiants musiciens, de candidats au concours, du personnel de l’école dont Pogner est le directeur. Ce dernier promet la main de sa fille Eva au jeune artiste qui remportera le concours de chant. Walther de Stolzing, qui aime Eva, tente donc de gagner l’épreuve et devenir Meistersinger malgré les difficultés et la rigidité des règles de composition imposées aux candidats. Le noble Hans Sachs qui n’est dans cette version pas un cordonnier – bien qu’il s’occupe de chausser tous les membres de l’école avec des confortables Crocs en plastique coloré –, il est professeur de batterie et physiothérapeute au sein de l’établissement. Il usera de son ingéniosité pour aider Walther, à accoucher de son œuvre et accéder à la victoire, sincèrement ébloui par le talent et l’originalité de celui-ci.

Les espaces magnifiques conçus par Anna Viebrock – hall, couloir de bureaux, auditorium avec murs en lambris bois – ont été inspirés par l’école supérieure de musique de Munich, un endroit chargé de sens et qui résonne avec les questions de pouvoir, de maltraitance, de toxicité puisque construit et utilisé sous le IIIe Reich et dont, plus récemment, le pianiste et recteur a été reconnu coupable d’agressions sexuelles.

L’humour caustique de Morabito est bien présent lorsque Hans Sachs apparaît pieds nus et en short avec son tapis de yoga ou encore lorsque plus tard il sabote le mini-concert donné par Beckmesser. Il règne sur le plateau une douce folie, qui fait penser à Marthaler, lorsque Beckmesser, en juge sévère, noircit et saccage un tableau Velléda pendant une audition, quand les élèves s’accouplent et s’étreignent en groupe pendant la nuit ou se livrent à une danse joyeuse et décalée le soir de la Saint Jean. Une scène de tempête shakespearienne et cauchemardesque précède l’entrée du public le soir du concours.

Klaus Florian Vogt irradie dans le rôle de Walther.  Philipp Jekal (Beckmesser) est un excellent acteur, un clown irrésistible. Annoncé souffrant, il joue son rôle tandis que Tom Erik Lie chante sur le côté. Johan Reuter montre toute la complexité d’un Hans Sachs touchant, amoureux lui aussi d’Eva, altruiste mais aussi jaloux, sombre, coléreux (ou désespéré quand il casse une bouteille en verre sur la tête de Walther). On doit aux metteurs en scène une géniale direction d’acteurs, des personnages bien dessinés, une lecture originale, précise et crédible. L’orchestre de la Deutsche Oper est dirigé par John Fiore.

Walther gagne le concours et la main d’Eva. Il se moque d’être un Meistersinger. Les deux amants fuient la soirée et les Maîtres. Sachs s’enivre alors à travers un discours nationaliste et populiste qui glorifie l’art « allemand et vrai » et met en garde contre la dislocation du peuple et de l’empire allemand.

Sachs est porté en triomphe par le peuple de Nuremberg tandis que les autres Maîtres, ses collègues, sont horrifiés, l’un au bord des larmes, les autres pétrifiés par des propos irrémédiables, xénophobes et démagogiques qui ravissent la foule.

copyright: Thomas Aurin

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