Théâtre

Puissance, délire et fureur : les Bacchantes par Ulrich Rasche

Puissance, délire et fureur : les Bacchantes par Ulrich Rasche

20 septembre 2019 | PAR Nicolas Chaplain

Ulrich Rasche a inauguré la saison du Burgtheater de Vienne et ainsi l’ère de son nouveau directeur Martin Kusej avec une nouvelle production radicale et saisissante, excitante et effroyable : Les Bacchantes d’Euripide.

Comme dans ses productions antérieures – Les Brigands de Schiller, Woyzeck de Büchner, Le grand cahier d’Agota Kristof – Ulrich Rasche impose un langage scénographique monumental et abstrait qui lui est propre et pousse encore plus loin sa recherche d’un théâtre extrême et absolu, musical, choral et physique dans lequel les corps en mouvement et les mots scandés, hurlés sont au centre de la proposition.

Les acteurs, chez Rasche, jouent leur partition en marchant continuellement – sans relâche, sinon ils tombent – sur des tapis roulants que porte une armature gigantesque en acier. Celle-ci évolue, se métamorphose en différentes combinaisons et permet de varier la hauteur, la vitesse et l’inclinaison des tapis. Cette machine infernale peut s’observer sous différents angles car elle est installée sur un plateau tournant. Ainsi, tout en échappant au réalisme, elle suggère différents lieux ou espaces comme le palais de Thèbes ou les montagnes dans lesquelles vivent recluses les bacchantes.

Ulrich Rasche a présenté Les Perses d’Eschyle à Salzbourg ainsi que Electre de Hofmannsthal à Munich. La fureur et la fatalité tragiques conviennent indéniablement à son esthétique. La pièce d’Euripide représente le retour de Dionysos dans sa patrie où incognito sous une apparence humaine il vengera cruellement sa mère Sémélé et se fera reconnaître comme le fils de Zeus en répandant son culte et ses lois anarchiques.

Franz Pätzold, irrésistible et démoniaque, incarne Dionysos. Son attitude faunesque, sa démarche féline séduisent et inquiètent. Dès le prologue, il exerce son pouvoir de fascination et, menaçant, il cite Zarathoustra de Nietzsche : « Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse ».

Le chaos s’oppose à l’ordre et Dionysos trouve son adversaire en la personne de Penthée, son cousin et roi de Thèbes. Si Euripide le décrit comme un souverain buté et autoritaire, Felix Rech compose une interprétation plus complexe, plus touchante en révélant les faiblesses d’un homme sensible qui n’a pas l’étoffe d’un tyran. Trop démocrate, il cherche à comprendre, à dialoguer avec Dionysos mais la beauté et le propos de ce dernier le déstabilisent.

Un groupe composé d’hommes et de quelques femmes incarne les bacchantes stimulées par le dieu du vin et des excès. Leur chant et leurs cris de fête exultent. Une percussionniste et des violonistes installés de chaque côté de la scène font éclater des rythmes tribaux, sauvages, agressifs, des sons entêtants et tapageurs. Les ménades marchent et hurlent à l’unisson : ils s’abandonnent à la fureur bachique, investis par le projet de vengeance, de destruction et de reconquête de Thèbes porté par leur dieu Dionysos ; bientôt « le pays tout entier va prendre part aux chœurs ». Les torses nus s’enivrent. Les muscles saillent. Les corps s’épuisent, suintent mais résistent. Une forme de transe collective s’empare du chœur. Deux chanteurs lyriques galvanisent l’ensemble.

Si le théâtre de Rasche impressionne et électrise, il provoque également. Entendre et interpréter le drame au présent, tel est l’intérêt, le rôle des mythes fondateurs. Le metteur en scène a donc choisi de figurer le culte autour de Dionysos en tant que mouvement militariste à tendance populiste de droite. Il injecte donc dans les passages choraux des slogans glaçants comme « Identité. Exclusivité. » ou encore « Notre ville nous appartient ». Il cite des hommes politiques du FPÖ (« Nous voulons élever notre pays de la médiocrité ») et nous invite à craindre tous excès identitaires en empruntant les mots d’Elias Canetti dans Masse et puissance.

« Contre un dieu / un simple mortel / oser entrer en lutte » redoute le poète grec. Penthée est égorgé par les mains de sa propre mère Agavé possédée par le dieu. Elle entre, tremblante, poitrine nue, le bras tendu en l’air et souillé par un liquide noir, symbole du sang versé et de la culpabilité. Elle croit porter la tête d‘un jeune lionceau tué à mains nus dans les montagnes mais c’est celle de son fils. La dernière scène, longue et calme après la tempête, atteint une intensité et une émotion précieuses lorsque s’exprime la douleur d’une mère abusée mais coupable. « Rien ne sera plus jamais innocent, beau. Le paradis est perdu. Nous sommes condamnés à être des bêtes » pleure-t-elle.

Photo : APA/HANS PUNZ

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Nicolas Chaplain

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