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L’osmose (presque) parfaite du couple batteur-jongleur

L’osmose (presque) parfaite du couple batteur-jongleur

13 septembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le cadre du festival Rencontre des jonglages à La Courneuve, le collectif Petit Travers présentait une création de 2020 intitulée S’assurer de ses propres murmures. Sous ce titre poétique se cache un spectacle pour deux virtuoses, un dialogue musical surprenant qui prend le public à témoin de la magie qu’il crée. Julien Clément, le jongleur, et Pierre Pollet, le batteur, font circuler le rythme entre eux, tantôt pulsation purement auditive, tantôt accent marqué par le geste visible. Souvent a-t-on tenté de marier le jonglage et les percussions, jamais n’avait-on frôlé un tel niveau d’osmose. Un spectacle que la maturité pourrait rendre magistral.

De Julien Clément, si on laisse traîner ses oreilles dans les bons endroits, on dit qu’il est un jongleur d’exception. Dans la précision non seulement du geste mais aussi du rythme, dans le sens du tempo et des accentuations, dans la capacité à développer tout un phrasé rythmique autour des objets avec lesquels il jongle.

La proximité entre jonglerie et musique, surtout musique percussive, est une vieille antienne, quelque chose qui revient hanter le geste créatif des jongleurs à intervalles réguliers. On ne compte plus les propositions, parfois excellentes, qui ont tenté l’association batterie-jonglerie. Pas plus tard qu’en avril de cette année, le même festival programmait notamment Unplugged de la compagnie EaEo (notre reportage) qui repose sur la même dynamique, et en faisait quelque chose de très enthousiasmant.

Quelle différence, alors, avec S’assurer de ses propres murmures ?

Une différence, déjà : un effort vers l’épure, et une intention toute entière portée vers le dialogue et la complémentarité batterie-jonglerie. Ici, il n’y a pas d’aspiration à donner autre chose à voir ou à entendre, le spectacle est tout entier un laboratoire de cette rencontre qui s’érige en dialogue. Dialogue musical, évidemment, dans la recherche du rythme et dans le jeu avec ses battements et ses espaces, dans la possibilité de faire circuler la tension et l’attention, de prendre chacun son tour l’initiative de proposer quelque chose de différent. Dialogue visuel aussi, l’art du jongleur étant très évidemment destiné à être vu, mais en rappelant au passage que la dextérité d’un batteur est une chose fascinante aussi à regarder. Chacun fait ressortir dans l’autre ce qui n’est pas habituellement valorisé : sonorité pour le jongleur, dimension visuelle pour le batteur.

Et puis, autre différence, mais majeure : sans doute parce que l’effort a porté tout entier dans cette direction, dans S’assurer de ses propres murmures il y a comme rarement – sinon jamais – on ne l’a vu ailleurs une parfaite égalité de puissance de jeu entre les deux côtés du plateau. Le rythme de Julien Clément est tellement impeccable qu’il réussit à s’insérer dans le phrasé le plus complexe de Pierre Pollet, à jouer avec, à faire partie égale avec lui. Ce n’est pas une mince prouesse, de base. Cela devient vraiment extraordinaire quand, à force de pousser la difficulté et la virtuosité, les deux interprètes semblent atteindre un plateau qui est presque comme une transe, dans un équilibre précaire mais tenu, un moment suspendu un peu extatique, qui donnerait l’apparence de l’évidence après s’être hissé là au travers de paliers de difficulté croissante qui n’ont pu être franchis que par un immense travail et un long entraînement. C’est une jam session de jazz parfaitement maîtrisée, où quelque chose de simple et d’évident vient exploser au terme d’une recherche passée par le détour d’une grande technicité.

Au milieu de la petite foule de spectacles de jonglerie qui ont exploré la veine de la sonorité rythmique de la discipline, avec ou sans musiciens, avec ou sans dispositif d’amplification (on pense à i-Solo de Jérôme Thomas par exemple), S’assurer de ses propres murmures installe ainsi sa singularité, et établit une nouvelle référence, à rechercher du côté d’un sens du groove au sens que lui donne les jazzmen.

Au-delà de ça, qui est déjà impressionnant, c’est un spectacle extrêmement vivant et joyeux, peut-être parce qu’il est puissamment ancré dans l’instant, dans l’exigence d’une écoute sans faille qui ne connaît rien d’autre que ce qui est là, immédiatement. Un spectacle de connivence et d’éclats d’humour aussi, et malgré sa virtuosité un spectacle d’humilité, où chacun des deux interprètes se met entièrement au service de l’autre.

Pour être parfaitement honnête on doit aussi indiquer qu’on a parfois la sensation de petites longueurs, dans lesquelles la tension se relâche, notamment quand la batterie ne joue plus. Ces petites baisses d’intensité nous semblent devoir s’effacer avec le temps, quand le spectacle aura pleinement trouvé toute son ampleur.

De ce moment de jeu on ressort énergisé et souriant. Il a un petit quelque chose d’électrique qui réveille et qui met les énergies intérieures en mouvement.

Ce spectacle pas banal pourra être découvert, lors de la prochaine étape de sa tournée, les 22 et 23 septembre, au Théâtre de Cusset. 

 

De et par :
Julien Clément : jongleur
Pierre Pollet : batteur
Mise en scène : Nicolas Mathis
Création lumière : Thibault Thelleire
Conception de la scénographie: Olivier Filipucci
Construction de la scénographie : Thibault Thelleire et Olivier Filipucci
Régie son : Olivier Filipucci
Costumes : Sigolène Petey
Regards extérieurs : Rémi Luchez, Marie Papon et Alix Veillon

 

Visuel © Géraldine Aresteanu

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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