Opéra
La ronde sans fin d’Elektra au Grand Théâtre de Genève

La ronde sans fin d’Elektra au Grand Théâtre de Genève

04 février 2022 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Richard Strauss faisait son retour à Genève, dans une mise en scène imposante d’Ulrich Rasche. Sur la longueur, le dispositif finit par « tourner en rond ». Les interprètes sont de très haut niveau et la direction moins tendue qu’à l’habitude.

Lorsque le rideau se lève sur la scène du Grand Théâtre de Genève, une monumentale structure métallique nous est dévoilée. Deux immenses disques rotatifs sont surplombés d’une tour indépendante dont l’intérieur sera visible ou non en fonction des sources d’éclairage.
Pendant l’ensemble du spectacle, les protagonistes évolueront sur ces disques ; le disque inférieur est plus dévolu aux servantes et aux visiteurs ; celui du haut est occupé par Elektra, Chrysothemis et Klytemnestre, les trois femmes, actrices du drame sanglant qui se joue devant nous.
Le dispositif est repris et adapté du spectacle qu’avait réalisé Ulrich Rasche à Munich pour la pièce éponyme de Hofmannsthal et, on doit le reconnaître, il est tout à fait impressionnant et captive durant toute la représentation tant par la modulation des éléments que par les changements de lumière. Ainsi, la scène de fin sera saisissante lorsqu’une rampe de projecteurs descendra des cintres afin de nous éblouir, mettant en évidence la purification effectuée par le meurtre de Klytemnestre et d’Egisthe.

Cependant, un décor, aussi fascinant soit-il, ne suffit pas forcément à faire mise en scène, surtout pour un opéra tel qu’Elektra

Certes, on l’aura compris, Rasche insiste sur l’enfermement des protagonistes, enfermement dont ils ne pourront sortir qu’au prix du sang. Mais deux éléments concourent vite à faire naître une certaine monotonie. Tout d’abord, le fait que les chanteurs soient contraints de marcher en permanence finit par privilégier ce mouvement perpétuel, au détriment de toute autre expression. Par moments, on en vient même à compatir devant les efforts physiques auxquels les artistes sont contraints. Si l’on y ajoute des costumes similaires pour tous, l’on en arrive à perdre la singularité de chacun, et s’installe l’impression d’une atemporalité, d’un spectacle futuriste, finalement assez désincarné.

Quoi qu’il en soit, le plateau est brillant et les interprètes ne paraissent nullement handicapés par ces contraintes

Ingela Brimberg n‘a certes pas le tranchant et la puissance de frappe extrême qu’insufflent certaines de ses collègues dans le rôle ; la voix est mise à rude épreuve, le vibrato, bien présent, est parfaitement apprivoisé.
Pour autant, après avoir assuré de belle façon son monologue d’entrée, elle surprend par la finesse de son interprétation et, notamment, par la subtilité et la « douceur » qu’elle arrive à communiquer dans la confrontation avec sa mère, lorsque l’heure est encore à la séduction. Au final, Ingela Brimberg réussit à traverser la représentation de manière souveraine, tant par une endurance sans faille que par la qualité, l’élégance de son incarnation.

Alors que ce n’est pas toujours le cas, dans cette production, Elektra, Chrysothémis et Klytemnestre font montre de bien des similitudes vocales. L’on sent cependant que les deux autres interprètes, toutes deux aux moyens considérables, ont plus de liberté pour mettre la prudence de côté et faire de leurs grands moments deux passages excessifs à la mesure de leur talent.

Sara Jakubiak, extraordinaire Chrysothémis, est, à n’en point douter, une future Elektra. La voix est claire, ample, puissante ; à son arrivée, elle s’impose immédiatement comme le pendant, plus jeune, de son implacable soeur. Les deux voix sont en parfaite harmonie ; son récit se révèle alors d’une beauté et d’une force admirable et ses interventions ultérieures seront de la même veine.

Tanja Ariane Baumgartner, en Klytemnestre, retrouve un rôle qu’elle a incarné les deux étés derniers, au Festival de Salzbourg. Elle a, non seulement, le port d’une Reine, mais sa voix, ambiguë et évocatrice est alors tout à fait étonnante. Ne tirant jamais son personnage vers une vulgarité souvent de mise, elle déroule, pendant sa confrontation avec Elektra, un chant puissant appuyé sur des graves profonds et impressionnants.

Tout aussi superbe est l’Oreste de Károly Szemerédy. Sa voix de baryton, bien timbrée et parfaitement projetée, réussit à opposer un beau contraste aux voix des trois femmes. Son récit sera fascinant et noble à la fois.
Avec Michael Laurenz, nous bénéficions d’un Egisthe de luxe. Certes, le rôle est court, mais la présence non moins affirmée. Et l’on sent que ce Roi-là a fait de nombreux passages chez Mozart et qu’il en garde une belle clarté.

On ne trouve aucune faiblesse dans le reste de la distribution qu’il s’agisse des trois servantes (Marion Ammann, Elise Bédènes et Mayako Ito), de Michael Mofidian, le compagnon d’Oreste aux beaux accents graves ou des autres artistes (Julien Henric, Dimitri Tikhonov, Marta Fontanals-Simmons, Ahlima Mhamdi, Céline Kot, Iulia Elena Surdu, Gwendoline Blondeel).

À la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, Jonathan Nott réussit à imposer une direction en clair-obscur. Le climat est souvent presque intimiste, mais il sait « lâcher les chevaux » dans les instants paroxystiques. On peut être, par moments, décontenancé, mais l’effet global est d’une belle efficacité, sans, pour autant, être le coup de poing attendu.

Ainsi, si la partie vocale et orchestrale avait tout pour séduire le public, nous aurions aimé que l’histoire et l’univers des Atrides éclairent de façon plus probante cette impressionnante machinerie.

Visuels © Carole Parodi

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Paul Fourier

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