Spectacles
Le monstre sublimé du spectacle vivant

Le monstre sublimé du spectacle vivant

03 mai 2013 | PAR La Rédaction

Par Amélie Blaustein Niddam et Christophe Candoni

 

Le monstre est partout, au cinéma, dans la bd, dans la mode, et bien évidement, overdose de mauvais sang, dans les séries aussi. A la rédaction de toutelaculure l’équipe théâtre se prête toujours au jeu des dossiers. Mais là, voici un bel os. On a beau chercher, des monstres, nous voulons dire : des vrais monstres avec une tête de monstre tels que Godzilla ou Barbe Bleue, et bien, il n’y a pas. Et pourtant, les planches n’ont jamais autant débordé d’expériences étranges que dans ce début de XXIe siècle. Tour d’horizon monstrueux.

Au théâtre, l’extra-ordinaire comme expérience monstrueuse

Au Théâtre, la récente actualité nous fait mentir une fois. Il reste des vrais monstres, presque à l’ancienne ! La preuve On a vu un Barbe Bleue sur les planches de la MC93. la Barbe-Bleue de Jean-Michel Rabeux est un monstre, un vrai, une Bête : son visage est entièrement recouvert de poils bleus, il rugit, il se déplace comme un fauve. C’est un monstre amoureux même. Il fait beaucoup penser à la Bête de Cocteau. Ensuite, sa jeune épouse l’aime. Car oui, on peut aimer un ”monstre”, malgré la peur, malgré tout. Enfin, à la fin, la belle épousée est tuée par son mari, et non pas sauvée in extremis par ses frères, comme c’est le cas chez Perrault, version la plus célèbre de ce conte populaire. Il la tue, il est si malheureux qu’il en perd sa monstruosité, et les deux époux “ressuscitoient”, dans une danse d’amour qui clôt magnifiquement le spectacle…

Mais dans le spectacle pour adultes, les monstres sont généralement, comme nous le verrons plus loin, à l’opéra, sur-humains.

Prenons l’exemple de la célèbre performance Jerk réalisée par Jonathan Capdevielle. Ici les monstres ne sont pas les marionnettes qu’il manipule, non, ces marionnettes sont au contraire des victimes tuées puis violées par celui raconte, David Brooks. Il purge une peine à perpétuité pour avoir, avec ses amis Dean Corll et Wayne Henley participé à un rite de torture visant à tuer, découper puis violer des jeunes hommes. « Il y a eu un meurtre, en fait 27 ». En prison, David est devenu marionnettiste. Par son art, il expie en mettant en scène l’histoire de ce trio barbare. Spectateurs, nous sommes dans l’amphithéâtre d’une université texane où le spectacle se donne.

Quel le théâtre donne à voir des hommes infréquentables, nous en avons l’habitude, là n’est pas la question. Ce qui est plus surprenant c’est l’acte de créer des spectacles « monstrueux ». Quand Roméo Castellucci fait de l’homme un monstre en lui imposant une dysenterie quand Jan Fabre simule le sang, quand Marina Abramovic s’entaille le corps. Nous sommes face à des propositions qui font l’expérience de l’extra-ordinaire. Ce qu’ils font peut nous séduire ou nous enrager mais dans tous les cas, nous ne sommes jamais dans un spectacle de divertissement. Nous entrons nous-mêmes dans la salle, nous en sortons différents. Nous faisons donc l’expérience du monstrueux : L’étymologie du mot monstre dit « le prodige, la chose incroyable » rappelle Max Khon. La performance provoque cela.

Quand Daniel Linehan tourne sur lui même, à perdre la raison… mais sans jamais perdre la raison il vient susciter chez nous autre chose que de l’étonnement. Il nous fait partager une expérience… sur-naturelle. Monstrueux ? Totalement ! Et bien oui, car alors que c’est lui qui vrille, c’est nous qui tourbillonnons !

A l’Opéra : une traduction évoquant la cosmogonie

Bon nombre de livrets d’opéra puisent leur inspiration dans la mythologie antique, les légendes médiévales ou encore les contes fantastiques, ce qui laisse évidemment une place importante à l’irruption du surnaturel dans la destinée des héros lyriques.

L’opéra est une cosmogonie aussi puissante qu’imaginative qui regorge de figures non humaines : les Dieux y chantent chez Monteverdi, Gluck et Mozart, tout comme les créatures chimériques ou fantastiques, telles les nymphes, les boréades, les animaux animés, une sirène chez Dvorak, des sorcières prophétiques chez Verdi, le Minotaure entre autres figures légendaires chez Wagner, une poupée mécanique qui part en vrille chez Offenbach, et même le diable en personne qui apparaît dans le mythe de Faust mis en musique et porté à la scène par des compositeurs comme Gounot ou Berlioz… Ils ne sont pas des monstres à proprement parlé mais une pléiade de créatures inventées qui forment une fantasmagorie chargée et inspirante de l’étrange, du bizarre qui vient amplifier la magie que suscite un grand spectacle.

L’opéra baroque, développant un goût certain pour la machinerie à des fins spectaculaires est friand de châtiment divin et n’hésite pas à mettre en scène de régulières descente aux Enfers ou des tempêtes déchaînées (récurrente jusque chez Haendel et Mozart). Ces ingrédients apparaissent dès le premier opéra de Rameau, Hippolyte et Aricie (1733), avec le surgissement scénique du monstre marin qui fait engloutir Hippolyte, celui-là même que l’on ne voit pas dans la tragédie de Racine. Chez le même compositeur, mais dans un versant plus divertissant et comique, c’est une grenouille qui tient le rôle-titre du burlesque Platée qui raconte la parodie de mariage entre l’hideuse nymphe des marais et le dieu Jupiter faignant cruellement de l’aimer et se transformant en âne ou en oiseau pour l’ensorceler. La Flûte enchantée écrit par Mozart pour un public populaire sous la forme du singspiel peut se lire aussi bien comme un conte initiatique sérieux et fortement symbolique que comme un littéral conte de fées peuplé d’un dangereux serpent géant, d’animaux dansants au son de la flûte magique, du monstrueux maure Monostatos ou d’une vieille et laide sorcière transformée en belle amoureuse pour un Papageno désespéré de ne trouver l’âme sœur.

Plus tardif, l’opéra romantique allemand de Weber, Humperdinck ou Wagner qui prônent un retour aux récits et croyances populaires ainsi que la valorisation d’une nature luxuriante et animée, regorge d’éléments surnaturels, de puissantes forces entre satanisme et folklorisme. Le Ring de Wagner est l’apothéose d’un opéra hors-norme où des créatures légendaires telles des nymphes, des gnomes (le Nibelung Alberich), des géants, des walkyries, des nornes, des dieux se croisent avant d’être engloutis par un feu apocalyptique.

Ces univers peuplés de figures chimériques sont à l’évidence un défi à relever pour les metteurs en scène d’opéra. Certains s’amusent à les reconstituer avec une fidélité plus ou moins distanciée, d’autres plus nombreux préfèrent globalement en éviter la représentation convenue, littérale et illustrative. Dans un soucis de rapport au réel et d’identification du spectateur aux personnages présentés, ils cherchent à les rapprocher de l’humain en inventant des équivalences plus contemporaines et plus identifiables pour le public.

Ainsi, le contemporain nous l’avons vu ne cherche pas ou peu à représenter le monstre de façon figurative mais plutôt à nous faire ressentir l’expérience du monstre ou du monstrueux.

Visuels :

Je suis sang © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

La Barbe bleue (c) Netty Radvanyi

« L’Or du Rhin » de Wagner à l’Opéra de Paris, sous la direction de Philippe Jordan (Louise Callinan, Wiebke Lehmkuhl, Peter Sidhom et Caroline Stein), 2013 © Opéra national de Paris / Elisa Haberer

Retrouvez tout le dossier « Monstres » ici.

Tout ce que je suis, Anna Funder, regards croisés sur la jeunesse résistante allemande d’avant guerre.
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