Fictions
Tout ce que je suis, Anna Funder, regards croisés sur la jeunesse résistante allemande d’avant guerre.

Tout ce que je suis, Anna Funder, regards croisés sur la jeunesse résistante allemande d’avant guerre.

03 mai 2013 | PAR Marie Charlotte Mallard

Anna Funder a grandi entre Melbourne, Paris, et San francisco. Après une carrière en tant qu’avocate internationale, elle se lance dans l’écriture et publie son premier roman en 2008, Stasiland, inspiré de son séjour à Berlin, devenu un best-seller publié dans vingt-quatre pays. Elle revient aujourd’hui avec Tout ce que je suis, roman inspiré d’une histoire vraie et encore une fois de l’histoire totalitaire allemande.

Alors qu’une guerre vient à peine de se terminer, une autre approche doucement, mais surement. Avec elle, la montée du fascisme, celle d’Hitler au pouvoir. Tout ce que je suis, raconte à travers la réminiscence des souvenirs de Ruth une des quatre jeunes activistes et ceux de Tollers auteur, dramaturge engagé, héros d’une jeunesse combattante et combative,  le combat de quatre jeunes Berlinois pour alerter le monde de la menace nazi. S’activant sur le terrain tout d’abord, y menant divers actions politiques de sensibilisation, ils s’exilent ensuite pour échapper aux persécutions, abandonnant familles, amis, et tout ce qu’il leur était donné de posséder. Leur seul but, se battre contre la répression, contre l’oppression, lutter pour leur convictions, pour leurs idéaux, agir pour la liberté.

anna funder, Tout ce que je suisPour ce roman, Anna Funder choisit un procédé complexe, celui de la double narration, auquel elle ajoute le principe de résurgence des souvenirs, affectant ainsi autant la temporalité, la spatialisation,  que le rythme du roman. Aussi, les cent premières pages tendent à tromper et perdre le lecteur, d’autant qu’il découvre au fil de la lecture, que les deux récits que nous livrent nos deux protagonistes, sont séparés d’une bonne soixantaine d’année. D’un côté il y a Ruth, vieille mais non moins fraîche femme se moquant cyniquement de ce corps qu’elle peine à bouger, mais surtout se remémorant à l’aube des années 2000, ces aventures politiques, amicales, et amoureuses de jeunesses. De l’autre, Ernst Tollers, auteur usé, fatigué, morne, travaillant en 1939, à la réédition de son autobiographie, faisant revivre par la même un amour perdu. A l’image de ces deux narrateurs, de la lenteur qu’impose l’âge, du plaisir que l’on prend également à se remémorer, ou au contraire, de la douleur morale que cela puisse provoquer, le début du roman apparaît indolent, nonchalant, comme si l’auteur souhaitait nous faire languir pour mieux nous embarquer par la suite. Ainsi, lorsque le brouillard initial s’estompe, on se retrouve très vite happé tant par l’Histoire que par les histoires.

Au travers du combat politique, un autre combat nous emporte. Celui d’une jeunesse qui malgré tout, tente de vivre, de ne pas sombrer, qui croit en la vie, et vit autant flirts éphémères qu’amours intenses. In fine, si la double narration est perturbante, déroutante, elle permet la superposition de deux visions différentes du combat, et de la vie. D’un côté le récit de Ruth montre le dynamisme, la vigueur, et la fraîcheur de cette jeunesse sans cesse en train de réfléchir, pour enfin pouvoir agir, une jeunesse super-active, libre et libéré, y compris amoureusement et sexuellement. De l’autre côté le récit de Tollers, évoque l’amour, au travers de sa relation avec Dora, personnage central du roman, pilier de la résistance allemande, véritable fédératrice et meneuse. Un amour passionné, mais malheureusement perdu, mort au combat. Aussi le récit de Tollers plus amer, plus aigrie, met-il d’autant plus en lumière le sacrifice du combat politique, un combat qui ronge de l’intérieur, un combat où l’on s’oublie soit même, ou l’on oublie de vivre parce, de penser à soi parce qu’avant tout on lutte pour bonheur collectif. Le roman de Funder peut donc paraître obscur, et sa lenteur initiale peut déranger, mais c’est néanmoins ce qui lui confère toute sa force, toute sa poésie, et nous donne l’illusion d’être dans une véritable autobiographie. En outre, on salue la volonté de l’auteur de mettre en lumière un pan de l’histoire de la résistance allemande bien existant, dont on ne parle que trop peu, et qui plus est, une résistance antérieur à la guerre.

Il est des romans que l’on peut lire partout, et rapidement, et d’autre qu’il faut prendre le temps de savourer dans un écrin chaleureux, loin du vacarme de la vie qui nous entoure. Tout ce que je suis, fait parti de ceux-la.

 » […] nous étions convaincus que le peuple une fois correctement informé, reprendrait ses esprits et pencherait du côté de la liberté […] »

Anna Funder, Tout ce que je suis, edition Eloise d’ormesson, 23E, 492p

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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