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Jean-Paul Montanari : « Montpellier Danse aura lieu »

Jean-Paul Montanari : « Montpellier Danse aura lieu »

12 avril 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

À l’occasion de la présentation du programme de la 41e édition de Montpellier Danse, nous avons prolongé notre entretien avec son iconique directeur Jean Paul Montanari. Rencontre.

Première question, est ce que vous pouvez me parler du contexte c’est-à-dire jauge, report, tout ce que cela veut dire sur le fond et la forme ?

Jean-Paul Montanari : Nous essayons à tout prix de jouer et j’ai même quasiment un scoop pour vous : nous allons de toute façon jouer. Montpellier Danse aura lieu. Les spectacles seront répétés, préparés en résidence, il y aura une générale, le spectacle aura une première. Nous mènerons le dessein artistique jusqu’à son terme c’est-à-dire jusqu’à la présentation de la pièce sur une scène. Pour la salle, nous verrons bien… Depuis le 8 avril, de toute façon, nous vendons des billets. J’ai un questionnement dont je ne connais pas la réponse : que va faire le public au long cours ? Est-ce qu’il achètera des places au dernier moment lorsqu’il sera sûr que ça va avoir lieu ? Est-ce que les plus fidèles vont acheter des places tout de suite en se disant : « de toute façon, si ça n’a pas lieu, nous serons remboursés, nous avons l’habitude et faisons confiance à Montpellier Danse ». Je pense que cela sera un peu des deux. Et puis, si tout cela n’a pas lieu parce que l’épidémie est loin d’être éteinte, parce qu’il n’y a pas assez de gens vaccinés, alors, comme dans d’autres villes, il y aura quelques journalistes, quelques professionnels, quelques amis suffisamment espacés les uns des autres. mais nous jouerons ! Cela nous permettra de payer les artistes puisqu’ils auront joué et les techniciens puisqu’ils auront travaillé. Nous avons les moyens pour cela. Nous avons reçu des subventions, ce n’est pas pour faire des économies en banque mais pour dépenser cet argent et le donner aux artistes.

Donc ça veut dire qu’en cas de pire, vous maintenez un festival professionnel ?

Oui ! Je ne vois sincèrement pas d’autres possibilités. L’inverse voudrait dire que, de nouveau, les stocks se reconstituent, ça ce n’est pas possible ! Annuler des spectacles qui ont déjà été annulés en 2020, les annuler en 2021 pour les reporter à 2022, c’est non. Tout le monde va être payé. Je vais même vous confier que, normalement dans cette programmation il y avait Bouchra Ouizguen. Mais pour des raisons de santé, elle ne peut pas assurer son spectacle, reprendre des répétitions actuellement, elle ne pourra pas être prête avant septembre. Non seulement Montpellier Danse a déjà versé une part de production pour 2020 mais, en plus, je lui ai payé son plateau puisque c’est moi qui ai finalement annulé. Je lui ai dit que je ne la reprogrammerai pas avec cette pièce, que l’on se retrouvera à la prochaine. Je ne vais pas mettre une pièce en stock pendant trois ans ! Donc vous la verrez pour sa prochaine pièce, au festival d’automne si elle est prête… et si le festival d’automne a lieu. Pour le reste, c’est pareil ; les parts de production ont été versées, tout est en place, les défraiements sont compris dans le budget. Tout est prêt. Il n’y a pas de raisons. Je ne veux pas faire de stock ! Au lieu de payer et de ne pas jouer, je préfère payer et jouer… même si c’est vu par 80 personnes. Moi j’en ai besoin parce que, deux ans de suite, ce n’est pas possible. Je ne saurais pas faire le suivant si c’est à moi de le faire. De toute façon, il était déjà prévu qu’il y ait déjà peu de monde dans certaines scènes. Si vous prenez le studio Bagouet où l’on va voir Jann Gallois par exemple, il n’y a que 60 places, c’est déjà très peu de monde. Il y aura très peu de monde car c’est la moitié de ce qu’on peut mettre d’habitude. Personne ne peut prendre ce genre de décisions à part nous les professionnels parce que c’est anti-économique. Mais, nous recevons des subventions pour faire des spectacles, nous les faisons. Le public ne peut pas y assister ? Je suis désolé, ce n’est pas de ma faute. Moi je souhaiterais que le public soit dans la salle.

Bien, parlons du contenu de cette 41e édition. Dans le programme, il y a ce focus sur les centres chorégraphiques nationaux. Je voulais savoir s’il y a un style lié aux institutions ?

Je ne crois pas mais c’est une question qu’il faut poser directement à ces dix directrices et directeurs. J’ai connu des artistes dont j’aimais beaucoup le travail et qui, à un moment, ont été nommés à la tête d’une institution. Et j’ai vu la forme de leur travail se modifier. Ce n’est pas nécessairement mal. Leur travail s’est modifié car ils sont dans la peau d’un directeur ou d’une directrice d’une institution. Quand on est dans une institution, l’on a des comptes à rendre au public, au pouvoirs publics, aux collectivités territoriales, au maire de la ville, aux journalistes, … Et donc vous faites en sorte qu’il y ait un plus grand consensus autour de l’œuvre que vous présentez. Il y en a très peu qui sont capables de tenir le choc. Quelqu’un comme Angelin Preljocaj est suffisamment malin, avec l’épaisseur du nom qu’il a, pour émarger à toutes les possibilités, à tous ses désirs. Et aussi, il y a des artistes qui ne peuvent pas diriger les centres chorégraphiques parce qu’ils ont décidé une bonne fois pour toute, et ça se voit tout de suite, qu’ils ne feront aucune concession sur la forme de leur travail.

Est-ce que sur les six spectacles que vous programmez il y a des thèmes qui reviennent ?

Je ne sais pas parce que je ne sais pas ce qui mijote. C’est ça que j’aime. Je ne veux pas contrôler ça. Je le verrai avec vous. C’est une question qu’il faudra me poser à la fin du festival. Je fais un festival avec des questions… mais sans aucune réponse. Je vais comparer les spectacles, voir si ça a forci, si ça a mûri et puis comparer aussi avec ce que l’on voit sur les autres scènes. Voir si ça n’a aucun rapport ou si, au contraire, il y a une espèce de fil qui relie celui-là à celui-ci sous l’angle du travail des danseurs, de la longueur du spectacle… Regarder comme c’est formaté. Lorsque nous sommes arrivés ici, pour cette nouvelle danse française dont j’ai prononcé les noms toute à l’heure – Dominique Bagouet, Karine Saporta – la durée du spectacle était indexée sur la durée des longueurs de films de cinéma. Tous les spectacles faisaient 1h30. Et à un moment, ça a basculé, nous sommes passés à 56 minutes c’est-à-dire le format télé. Et aujourd’hui toutes les pièces font un peu moins d’une heure. Dominique Bagouet était venu avec un spectacle qui s’appelle Voyage organisé, qui durait à peine 1 heure. Et à l’époque, en 1980, présenter un spectacle qui durait à peine 1 heure c’était une honte. Il a donc fait un complément de programme de 20 minutes qui s’appelait Scène Rouge qu’il a rajouté pour que ça fasse 1h30. Dominique était un praticien de la scène. S’il sentait qu’il y avait des passages où le public ne comprenait rien, c’était sa faute à lui. Il remodelait. Il faisait un travail pour le montrer au public. Si le public ne comprenait rien, c’est qu’il pensait avoir fait un travail incompréhensible. Ce n’est jamais de la faute du public.

Est-ce que vous pouvez me parler des chorégraphes israéliens ? Ils sont nombreux dans cette édition.

C’est vrai que j’ai commencé à m’intéresser de près à la scène israélienne avant tout le monde. Dès le Festival 92, cela fait déjà un petit moment. Ils sont toujours nombreux et tant que je serai là il y en aura toujours plein. Ohad Naharin est sûrement le plus emblématique. Il crée alors qu’il est très avancé dans sa carrière et je trouve qu’au fur et à mesure qu’il vieillit, il est de plus en plus imaginatif. Malheureusement il est impossible de tout voir. Il y a cette pièce qui s’appelle 2019, en face à face avec une scène en longueur avec des dispositifs absolument délicieux. Vous rentrez d’un côté ou de l’autre et il y a à vos pieds une espèce de bout de bois qui sert de scène avec un rideau. Le spectacle commence, il y a un danseur de chaque côté qui tire les rideaux et vous découvrez l’autre partie du public qui est en face de vous. Donc vous êtes obligé de reconstituer ça. Autrement la pièce n’a aucun sens. Je trouve cette pièce géniale : la musique, les danseurs qui deviennent des personnages. Personne n’est habillé pareil, c’est un peu comme chez Pina Bausch c’est-à-dire que chaque danseur vient présenter sa personnalité sur scène. Il y a quand même 18 danseurs dans la salle, c’est énorme, car le lieu est tout petit donc on est très près des danseurs. À la fin, les danseurs viennent s’allonger sur les genoux de 4 ou 5 spectateurs, ils prennent une couverture et ils se mettent à dormir. Bref, c’est totalement impossible en temps de Covid. Ce n’est pas la première fois. Il a fait une pièce qui s’appelle The Hole que presque personne n’a vue parce qu’il faut construire un dispositif où les danseurs sont dans une espèce de cloche de bois. Les danseurs arrivent vers le toit. Il avait donné ce dispositif à la Nederlands Dans Theater. Personne n’a réussi à le faire. Ni Chaillot, ni moi, c’est impossible. Ça n’a pas marché ! Il faut aller en Israël le voir. En dehors des deux pièces d’Ohad, Venezuela et Yag, vous verrez dans cette édition le travail performatif d’Arkadi Zaides sur les corps des migrants jetés par la mer. Une grande pièce de Sharon Eyal à l’Opéra Comédie et Karam Natour, un arabe-israélien, dont je voulais exposer le travail.

Diriez-vous que Tel Aviv est le centre névralgique de la danse contemporaine ?

Il serait plus juste de dire que Bruxelles et Tel-Aviv sont devenues des grandes villes de la danse parce qu’il y a d’un côté Anne Teresa de Keersmaeker et de l’autre côté Ohad Naharin. C’est pour ça que ça s’est développé. Regardez New-York. Dès qu’ils sont tous morts c’est-à-dire Merce Cunningham, tous les immenses chorégraphes américains, la ville est morte, il n’y avait rien. Et pourtant cela a été le temple pendant très longtemps. Pour revenir à Israël, on a l’impression que les immenses problèmes que rencontrent le pays sont en train d’amoindrir une génération comme si la grande sortie de la danse israélienne avec ses immenses chorégraphes était en train de retomber.

Une question maintenant à la fois sur votre œil de directeur et de programmateur. Comment vous dénichez ? Je pense à Daina Ashbee dont je ne connaissais pas le nom avant de découvrir le programme.

Je dois dire que c’est elle qui m’a contacté. Je l’ai rencontrée à Montréal quand je suis allé à l’avant dernier FTA (festival TransAmériques). J’aime beaucoup Montréal. J’y vois souvent des choses qui m’intéressent beaucoup. Martin Faucher, l’ancien directeur du FTA, dégotait des choses qui m’intéressaient beaucoup comme le spectacle de Daina Ashbee. Après, pour dénicher, je vais donc à Tel Aviv avec qui je suis branché depuis 30 ans. J’ai une partie de ma famille en Israël, j’ai une mère juive tout de même ! Il y a aussi Marrakech. C’est là que je déniche souvent mais il y a aussi des intuitions. Je reçois des dizaines d’informations par jour et de temps en temps, il y a quelque chose qui m’attire ; le nom, un bout de vidéo… Je ne peux pas vous l’expliquer, c’est de l’ordre de l’intuition pure mais une intuition qui est sûrement fabriquée par l’expérience. Je m’avance à petit pas, je téléphone, je regarde un peu plus de vidéos, j’essaye d’aller voir une répétition. Mais c’est vrai que depuis quand même longtemps, je ne travaille plus qu’avec de très grands noms. Il y a un tel rapport avec ces gens-là, je les ai découverts au moment où leur carrière a démarré. Je crois que le dernier, c’est Emanuel Gat.

Alors Montpellier Danse, ce n’est pas que de la danse, c’est aussi du cinéma.

Oui, surtout cette année. C’est aussi une question d’opportunité, il y avait des aides spéciales sur des investissements techniques. Cela a été l’occasion d’acheter un projecteur dernier cri qui marche très bien. Le cinéma apporte quelque chose qui est vraiment irréductible sur le plan de l’information, de la reproduction du réel. Je me dis que cette salle, dans ce quartier, pourrait presque être un cinéma de quartier. Comment signifier que c’est une maison de la danse y compris pour le public qui est là autour ? L’idée de faire du cinéma, qui est un art populaire, est arrivée à ce moment-là. Nous verrons à la fois des artistes face au pouvoir, nous présenterons le film sur Ai Weiwei, Evidence. Et puis il y avait, pour la grande salle, les films de danse qui vont sortir et qui ne vont malheureusement pas sortir dans le commerce. On ne voit pas comment Marie-Hélène Langlois va pouvoir sortir son Good Boy, histoire d’un solo ; alors ce sera chez nous.

Et il y a le film des 40 ans…

Oui, c’était assez fou de faire un film sur un festival qui n’a pas lieu. Tout le monde a compris l’intérêt. C’est vraiment intéressant. C’est un film de Florence Platarets, il y a à la fois des images d’archives, il y a aussi tous ces artistes qui auraient dû montrer leur travail. Par exemple Emanuel Gat qui a pu le faire mais en octobre. Ça raconte un peu les péripéties de toutes ces œuvres et en même temps c’est un regard sur ce qui s’est passé depuis 40 ans grâce à Montpellier ou avec Montpellier. C’est à la fois un hommage et un questionnement. Mais moi ça ne m’étonne qu’à moitié que le 40ème anniversaire tombe justement sur une édition qui n’a pas lieu, je trouve ça rigolo. Et en même temps la douleur est derrière. Maintenant j’ai vécu ça, je sais ce que cela signifie.

On sait ce que ça fait, c’est sûr.

Cela provoque une immense tristesse de ne pas avoir pu faire son travail par rapport à la population et aux artistes. C’est d’ailleurs pour ça que j’en ai gardé 40% pour l’année d’après mais ça je ne le referai pas par exemple. Je l’ai fait une fois, pas deux. Donc c’est pour cela qu’il faut payer les artistes, jouer quoi qu’il arrive et puis commencer celui d’après, le 42, qui est très avancé malgré les rumeurs vraies de mon départ. J’aurai 74 ans.

Et alors ? Vous n’avez pas arrêté à 65 ans, pourquoi vous vous arrêteriez maintenant ?

Nous pensons le festival avec Gisèle Depuccio depuis 1983 quand même. Ça va faire 40 ans !

La retraite, ça vous tente sérieusement ?

Non… Je ne sais vraiment pas quoi répondre. Je me dis que je ne peux pas vivre sans Montpellier Danse. Je vais mourir. Ce n’est pas possible. 

Vous deviendriez un directeur honoraire, comme à l’Université !

C’est un peu ça l’idée… Et puis on est une toute petite équipe. Je suis le père nourricier quand même. J’arrive tous les matins avec trois idées, on les cherche dans tous les sens et il y a des matins où je n’ai pas envie d’avoir des idées… Cette nuit, j’ai lu toute la nuit, j’ai découvert un bouquin formidable, Foucault en Californie : Un récit inédit…

 

Visuel : © Jean-Paul Montanari_C_Ch. Ruiz / Montpellier3M

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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