Cinema
Le blues de Ma Rainey : immersion dans une session d’enregistrement de la « mère » du blues

Le blues de Ma Rainey : immersion dans une session d’enregistrement de la « mère » du blues

12 avril 2021 | PAR Anaëlle Padé

Le blues de Ma Rainey, réalisé par George C. Wolfe, a reçu cinq nominations aux Oscars 2021 dont une nomination posthume pour l’acteur Chadwick Boseman, décédé d’un cancer en 2020, qui interprète un jeune trompettiste fougueux. Adapté de la pièce d’August Wilson, le film saisit les relations qui unissent le groupe de Ma Rainey et les tensions qui émergent au cours d’une session d’enregistrement à Chicago.

LA VIE D’UN GROUPE DE MUSICIENS  AFROAMÉRICAINS

Il y a une volonté prégnante de capturer sur le vif les relations d’un groupe de musique, la hiérarchie qui en incombe mais également les écarts de traitement en fonction du statut et de la couleur de peau à une époque où le racisme est encore bien ancré dans les mentalités. Dans le studio, la domination de l’homme blanc est insidieuse. Hors du studio, elle s’exprime par les regards oppressants des passants qui scrutent les musiciens se rendant au studio. Ma Rainey est présentée comme une diva, elle fait tourner chèvre son agent et son producteur qui, derrière leur respect déguisé, ne sont intéressés que par leur propre profit. C’est la voix de Ma Rainey qu’ils veulent. Ils sont prêts à tout pour l’obtenir, quitte à accepter le moindre de ses caprices. Il est vrai que cette ribambelle d’injonctions, d’ordres, de remontrances de la part de Ma Rainey peut devenir insupportable. Mais il s’agit d’une lutte, d’un combat permanent pour se faire entendre. Elle qui offre sa voix et son temps pour une somme dérisoire revendique le droit d’être traitée comme elle l’entend, elle revendique le droit de faire de la musique comme elle le souhaite. Ni les producteurs du studio, ni les musiciens ne peuvent ébranler ses décisions.

FOUGUE  vs  EXPÉRIENCE

Levee Green, interprété par Chadwick Boseman, est le symbole de la fougue et de la jeunesse. Il manque cruellement d’expérience et aspire à monter son propre orchestre pour trouver plus de liberté dans sa musique. Il se sent brimé par la reine du blues, Ma Rainey. Bien qu’il trouve sa musique démodée, il envie sa renommée. Il souhaite jouer à son niveau, être devant le feu des projecteurs. Cette idée est illustrée dans une scène de concert au début du film. Levee Green s’avance sur la scène pendant un solo de trompette. Le spot de lumière passe de Ma Rainey au jeune trompettiste. Mais Ma Rainey récupère cette place qui lui est due ; c’est elle la star. Durant la session d’enregistrement, les autres musiciens, Toledo, Cutler et Slow Drag, plus âgés, tournent en dérision Levee qui dépense sa paye pour s’acheter une paire de chaussures neuves. Ils le mettent aussi en garde vis-à-vis de ses ambitions et de ses rêves, tentent de refréner ses ardeurs car la désillusion, dans un contexte social aussi difficile pour les noirs, n’est jamais très loin. Peut-on dire que Levee Green est le personnage central de ce film ? Ce qui est certain, c’est que se cristallisent autour de lui de nombreux conflits et rebondissements dus à son ardeur et à sa légère irrévérence.

CRISPATION DANS LE CHICAGO DES ANNÉES 1920

La session d’enregistrement se déroule à huis-clos et constitue une grande partie du film. Bien qu’il y ait quelques échappées à l’extérieur – notamment l’arrivée de Ma Rainey et de Levee Green en décalé des autres musiciens – elles ne participent qu’à alimenter le climat de tension générale du film. En effet, la ville est bruyante, oppressante. L’accident automobile de Ma Rainey avant le début de l’enregistrement préfigure le climat de tension raciale mais aussi les écarts de traitement. Ma Rainey est injustement accusée par un policier d’avoir causé l’accident. Seul moyen pour faire taire l’affaire ? L’argent versé de main à la main par l’agent de Ma Rainey, inquiet de la mauvaise tournure possible de l’événement. De la même manière, lorsqu’un des musiciens noirs quitte la session d’enregistrement pour acheter un Coca-Cola à Ma Rainey (encore un de ses caprices), les visages des consommateurs blancs qui se retournent vers lui à son entrée sont menaçants et agressifs. Il n’y a que dans le studio que les blancs semblent conciliants et respectueux vis-à-vis du groupe… Il ne faut pas s’y tromper, c’est une autre forme de violence et de domination qui s’y exprime…  Les musiciens répètent dans un sous-sol  glauque à la chaleur étouffante, osent à peine demander d’être payés en liquide (car les banques refusent d’encaisser les chèques des noirs, pensant qu’il s’agit d’un vol) et ils touchent une somme dérisoire pour l’exercice de leur art.

ET LA MUSIQUE DANS TOUT ÇA ?

Le blues de Ma Rainey met en lumière la musique blues et en particulier le titre « Ma Rainey’s Black Bottom ». Nous l’entendons, dès la scène d’ouverture, lors d’un concert donné devant un public intégralement afroaméricain. Par un travelling avant, la caméra pénètre dans la salle et s’immobilise sur le visage de la chanteuse. Puis elle se déhanche, incarne avec dérision son titre « Ma Rainey’s Black Bottom » et le public est subjugué. Les intermèdes musicaux qui jalonnent la session d’enregistrement permettent de cristalliser les tensions et les discordes. Les personnages se retrouvent confrontés les uns aux autres. Comment se faire entendre ? Qui peut avoir le dernier mot ?

La musique permet également d’insister sur la nature spectaculaire des personnages, tout particulièrement Ma Rainey, lorsqu’elle est filmée de près. Ses yeux cernés de noir, ses pommettes rosées et son rouge à lèvres écarlate procurent à son visage certes un air de fausseté, mais aussi de clown triste qui accentue son expression mélancolique. Au-delà de son maquillage dégoulinant, de sa peau luisante et de son corps imposant, ses élégantes robes des années 1920 lui confèrent une grâce certaine, grâce sublimée par son chant où elle investit toute son âme. Pour cette intensité donnée au personnage, cette douleur sourde toujours dissimulée par des élans de colère, la prestation de Viola Davis est remarquable.

© Visuel / image d’en tête : Affiche  du film « Le Blues de Ma Rainey » de George C. Wolfe sorti sur Netflix 

Vidéo : Bande annonce « Le blues de Ma Rainey »

40 ans de mode avec Chantal Thomass
Jean-Paul Montanari : « Montpellier Danse aura lieu »
Anaëlle Padé

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture