Pop / Rock
[Live report] Daughter et Anna Calvi au festival Days Off

[Live report] Daughter et Anna Calvi au festival Days Off

08 July 2014 | PAR Bastien Stisi

Après avoir investi la veille la salle Pleyel à l’occasion des concerts de Pierre Lapointe et de Rufus Wainwright, le festival Days Off occupait hier soir la Cité de la Musique, afin d’y recevoir les performances anglophones de Daughter et d’Anna Calvi.

Daughter : frangine de sang, frangine de larmes

Et ce qu’il y a de formidable lorsqu’un concert au format pop se déroule dans une salle initialement réservée au format « musique classique », c’est que les concerts ont la bonne idée de débuter (pratiquement) à l’heure. Alors, après les ronronnements introductifs des artistes intervenus un peu plus tôt sur la scène IDTGV Jeunes Talents (De La Jolie Musique, We Are Match, AV, Canyon Cosmos), voilà déjà Daughter, trio formé à Londres mais devenu quatuor pour les besoins du live, mené avec force et sensibilité par la touchante Elena Tonra et par ses musiciens francophones (le batteur est français, et le guitariste suisse).

Ensemble, ils élaborent depuis 2010 une pop folk qui trempe ses mélodies dans une nuée d’ombres, et racle le fin fond des tristesses à l’aide d’une batterie, d’un clavier, de guitares, et surtout, d’une douce cantatrice dont les émanations vocales feraient se flétrir n’importe quel cœur trop sauvagement emmuré dans ses certitudes glacées. La voix d’Elena, aérienne et scrupuleuse, caresse plus qu’elle n’agresse, et ce même si elle mute et se renforce parfois un peu, poussant les plus renseignés à tisser des liens avec MS MR, London Grammar, The XX, ou encore Young Marble Giant. Mais on ne pensera en réalité à personne d’autre. Car le troublant premier album du groupe a beau s’appeler If You Leave, l’esprit et le cerveau, eux, resteront bien scotchés ici.

Il y aura donc les morceaux de l’album (« Shallows », « Still », « Smother ») et des titres plus anciens qui raviront les amateurs de longue date (le traumatique et chamanique « Landfill »). Il y aura surtout un public pendu aux lèvres et aux instruments du quatuor, attentif et silencieux comme s’il avait enfin trouvé l’idéal interlocuteur à qui confier ses peines les plus profondément enfouies. « La tristesse durera toujours », disait un jour de déprime lucide Daniel Darc. Daughter, malgré les sourires et les joyeuses légèretés manifestées entre l’interprétation de ses morceaux, aurait sans doute également pu le chanter.

Des guitares considérablement plus lourdes qu’en studio, des instants de rock habités (sur « Tomorrow », sur « Youth »), mais la tendresse d’Elena et de sa troupe qui demeure, malgré tout : après une grosse heure de live et des frissons partout dans la peau, il persiste cette envie de serrer très fort contre le cœur, et pendant longtemps, cette frangine de sang, de larmes, et d’émotions trop joliment énoncées.

Anna Calvi : force et fragilité

Pause séchage de larmes pour les uns, pause clope pour les autres, et plus de force, de rage et de puissance avec l’arrivée d’Anna Calvi sur scène, entourée de sa fanfare de musiciens rock et de sa beauté froide de femme fatale au look marquée crooneuse des années 50 (cheveux blonds et bouclés, lèvres rouges) transposé dans un XXIe siècle qui avait largement célébré l’avènement de ses deux premiers albums (Anna Calvi et One Breath), en évoquant sans retenue les prestigieuses filiations de PJ Harvey et de Siouxsie (et du Prince Miiaou pour ceux qui auraient regardé du côté indie rock hexagonal).

Plus pertinente lorsqu’elle se lance dans l’exécution tendue d’orgies indie-rock que lorsqu’elle trace des mélodies trop pleines d’onomatopées énoncées avec des emphases exagérées, Anna Calvi alterne les douceurs minaudées et les envolées rageuses, les aigus et le lyrisme quasi classique, et exécute un rock fait de glamour, de bravoure, et de bestialité soigneusement contenue. Car si elle paraît au premier regard tout contrôler (sa voix, son corps, sa gestuelle, sa main qui gratte avec une expertise superbe les cordes de sa guitare), d’aucuns remarqueront chez Anna cette fragilité sous-jacente, cette timidité inattendue, presque pleine de gêne, lorsque les applaudissements viendront foudroyer à chaque intermède le ciel d’une Cité décidément acquise à sa cause. On parle souvent de force, et peu de la fragilité que celle-ci implique.

Pas de Brian Eno pour venir poser, comme sur la version studio, sa voix et son clavier sur le grand tube « Desire », mais une large révérence aux icônes d’hier toutefois pour Ana Calvi, elle qui interprétera sa version du « Surrender » d’Elvis  ou celle de « Wolf Like Me » de TV On The Radio. Il y aura aussi, après un rappel, la référence à Piaf et l’interprétation de l’épique et morriconnien « Jezebel », chanté dans sa version originale (alors que bon, on est en France hein), et qui viendra conclure un live échauffé quoique paradoxalement assez froid (la distance entre Anna et le public est bien réelle), ce qui n’enlèvera rien à sa qualité viscéralement sensuel, rock, et parfaitement maîtrisé.

Pendant que des fans absolus se disputent la tracklist du concert généreusement distribuée par les musiciens d’Anna, le Days Off, lui, poursuit sa route vertigineuse dès ce soir en renouvelant le concept des soirées Tombés pour la France du côté de la Salle Pleyel. Tout le programme du festival est d’ailleurs à retrouver sur le site officiel du Days Off.

Visuels : (c) Robert Gil

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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