Musique

[Live report] Muse, Anna Calvi, Brodinski et Soprano aux Vieilles Charrues

[Live report] Muse, Anna Calvi, Brodinski et Soprano aux Vieilles Charrues

17 juillet 2015 | PAR Thibaut Tretout

«De l’autre côté du miroir», au plus près de la musique : la vingt-quatrième édition des Vieilles Charrues, placée sous le signe du chef-d’oeuvre de Lewis Carroll, et ce jeudi sous un soleil radieux, devrait encore une fois tenir toutes ses promesses. Avec plus de 185 000 billets d’ores et déjà vendus, et à en croire les rumeurs qui couraient parmi les festivaliers plus de 60 000 spectateurs rien que pour la première journée, les Vieilles Charrues ont été conçues cette année dans le seul et unique but de nous conduire au Pays des Merveilles de la musique, de toutes les musiques. Le site, où se trouvent notamment une réplique du château de la Reine de Coeur et le sourire malicieux du Chat de Cheshire, propose en outre un mode de paiement dématérialisé, nommé tout simplement Moneiz, qui jusqu’à preuve du contraire semble fonctionner à la perfection. Il est à peine 18 heures 45 que le premier concert commence : impatients, aussi empressés que le Lapin blanc, les festivaliers affluent vers la scène Kerouac, où doit se produire, la première donc de cette édition 2015, Anna Calvi.

Sourires pour Calvi, grimaces pour Soprano

Habitée par les héritages de la Callas, Nina Simone, Hendrix ou Debussy, Anna Calvi, le rouge aux lèvres, toute de noir vêtue et sexy en diable, se révèle aux côtés de Mally Harpaz aux harmonies et percussions et de Daniel Maiden-Wood à la batterie. Jouant de sa guitare comme un tireur d’élite d’un Smith & Wesson, Anna Calvi livre un concert haletant qui nous emmène au pays du rock, où sa voix chaude, sa moue expressive et son regard magnétique scotchent l’assistance. « You seem so hot when you cry », dit-elle : you are so hot when you play, serions-nous tentés de répondre. Après le torride « Desire » et l’inévitable « Surrender » du King, Anna Calvi, toute en force et fragile à la fois, dominant une perceptible émotion, balance un « Jezebel » vibrant de passion. Il n’y aurait rien à regretter, donc, pour paraphraser Piaf, l’une des références d’Anna Calvi, hormis son départ abrupt et quelque peu précipité, comme si l’artiste éprouvait, après avoir livré son âme – Jezebel, ce soir, c’était elle… – le besoin de se retirer pour ne pas pleurer.

Une heure plus tard, ou presque, surgissent les mimes Marceau, «chaud chaud chaud bouillants», et Sopra, nez rouge, sourire triste de « Clown » aux lèvres. En Cosmopolitanie, accompagné par ses frères Zak et Diego, Soprano, s’il exalte l’ambiance des Vieilles Charrues, et plus généralement de toutes les scènes qu’il a pratiquées au cours d’une tournée de deux ans en France – et en Bretagne… -, consacre hélas une majeure partie de sa prestation à «chauffer le public» plutôt qu’à chanter vraiment. Le côté comique d’animation prendrait presque le pas sur l’émotion que véhiculent pourtant « Au sommet », « Ti amo » et « Inaya ». Sopra rend aussi hommage à ses compères les Psy 4 de la rime avec « Visage de la honte », paie son tribut à Michael Jackson, à Bob comme à Will Smith – «Jeffrey, ramène-nous des glaçons !» – et parvient même à enfiévrer l’assistance avec les rythmes zouk de l’anti-F.N. « Ils nous connaissent pas ». Il vient, toutefois, à l’écoute de Soprano et de ses frères, une double sensation de lassitude et de déception : le gentil rappeur donne parfois, et même trop souvent, la sinistre impression de n’être en fait qu’un «gentil organisateur», confit en mièvrerie et en bons sentiments qui ne font que la joie des enfants. La soupe aux sourires s’achève ainsi, sans surprise hélas, en rap à la grimace.

Muse, Brodinski : les têtes d’affiche au rendez-vous

Par bonheur, du rock, du vrai, est annoncé sur la scène Glenmor : Muse, dont le précédent passage aux Charrues, en 2010, s’était déroulé sous des trombes d’eau, revient, et l’affluence témoigne, une fois encore, de l’attraction qu’exerce le trio des bad boys de Teignmouth. Le concert démarre sur les chapeaux de roue, par un « Psycho » magistral, basse, guitare et batterie toutes au diapason de la voix captivante, sauvage et puissante de Matthew Bellamy. Il aura suffi de quelques secondes pour que s’impose, comme une évidence, le rock rauque et viril, sans pose ni bla-bla, des surdoués du Devon, qui sont à leur genre ce qu’une Harley  est à la moto. Privilégiant une mise en scène d’une efficace sobriété, dans laquelle un jeu de lumières souligne des accords complices et virtuoses, Muse enchaîne ses plus grands classiques – « Supermassive Black Hole », « The Handler » et « Plug in Baby » – avec une aisance et une force irrésistible de conviction. Animés d’une rage amoureuse et d’une tendresse brute, le groupe embrase l’espace, ensauvageant son public en faisant se répondre – et surtout correspondre – envolées orchestrales et mélopées vocales. Entre rock sarabande, syncopé comme une marche de Haendel, et opéra métal, chanté à la perfection, Muse livre un concert de haute volée qui confirme une fois encore, s’il en était besoin, que Matthew Bellamy, Dominic Howard et Christopher Wolsentenholme sont les maîtres. Avec « Starlight » et « Time is running out », le trio à l’irréprochable professionnalisme s’offre en partage à un public électrisé, avant d’offrir à ses fans, sous une averse de confettis et de serpentins, une occasion nouvelle de communier dans la fraternité et un motif d’espérer, délivrant un message final – «You and I must fight for our rights» – qui est en soi une leçon de rock, sous les rythmes domptés duquel affleure une révolte passionnée.

Après cette apothéose, il fallait pour succéder à Muse et soutenir la comparaison avec la qualité de ce concert, l’audace et le talent. Venu présenter son premier album, Brava, le Rémois Louis Rogé possède et l’une et l’autre en abondance. Donnant libre cours à son inspiration, Brodinski, de la personne duquel émane une indéniable sensualité, électrise un public chez lequel la température grimpe au fur et à mesure, aussi langoureusement que les volutes de fumée qui s’échappent de la cigarette que le compositeur aspire avec vivacité. Parfaitement chez lui sur la scène Kerouac, dominant les instruments qu’il sait résonner en chacune et chacun des danseurs présents, Brodinski, ayant ôté son sweat mais remis sa casquette noire, joue une partition incantatoire et magique, dont le son se révèle incontestablement digne du Pays des Merveilles. Exception faite de quelques enchaînements parfois maladroits, Louis Rogé gratifie son public d’un concert psychédélique et d’une sensualité hypnotique. Dans l’ombre, à droite de la scène, le Chat du Cheshire sourit malicieusement, tandis que s’égrènent et retentissent, au coeur des corps qui balancent, « I don’t just give a fuck », « Give me back the nuts » et le somptueux « I can’t help myself ».

Les Vieilles Charrues se poursuivent jusqu’au 19 juillet. La programmation complète est par ici.

Thibaut Tretout et Gweltaz Le Fur.

Visuels : (c) DR

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Thibaut Tretout

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