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Anna Calvi : hautes résolutions

Anna Calvi : hautes résolutions

27 février 2011 | PAR Pascal

Anna Calvi. Son nom est un paysage, son prénom une histoire, son élégance est tel le volume de son rock : foudroyé, captivant et hautain, bourré de hautes résolutions. Le rock a une histoire, sous lequel roule son panthéon. Le rock a une intension, née de l’instinct, aujourd’hui intellectualisé, élevé au rang d’art. Ce premier album, loin d’un exutoire comme le pourrait être un premier roman, dévoile une unité dont chaque parcelle de brutalité prend ses racines dans une subtilité aux confins de l’aristocratie, façon Pretenders. Une simplicité arrogante et étudiée.

Là où le swing de Chuck Berry riffe sur trois mesures, Anna Calvi, dompteuse de son fauve, traumatisé dès l’enfance dans des cages-hôpital, déstructure, râle, souffle, perturbe l’origine des accords majeurs, insolente, volontaire. Celle qui, vivait physiquement emmurée dans des plâtres, aujourd’hui nous toise, façon Chrissie Hynde, tirée à quatre épingles du haut de ses talons. Ici, tout est sous contrôle, frustration exigée. Mais le plaisir reste présent, prudent, ambigu. Apeurée ?
Album sous tension. Les titres sont sensibles et le band un simple trio. Les violons (trente-six) sont tous joués par l’héroïne de ce roman musical, exigeant. La soif de savoir s’écoute. Les références sont pléthoriques. On s’approprie les maîtres pour mieux passer le mur du son. Déstructuration classieuse semble être le ton général de l’album. Elle se retrouve tant dans les refrains, la conception, le rythme, l’approche général des morceaux, la voix, sa gravité, sa douceur. Au début était la musicienne, signe de timidité. C’est ce que nous dit le premier titre introductif, hymne au son de la guitare Fender précis et distendu de réverbération, tant naturelle que culturelle, donnant ainsi la dominante de l’album : Rider to the sea. L’orage n’est jamais loin, dans l’attente de l’éclair qui anéantira l’écorce de l’arbre, qui jadis l’étouffait.
Les neuf titres chantés partagent tous un rapport de front imposant la présence de la rockeuse. Rien, absolument rien n’est en arrière plan. Tout existe dans ce rapport musical comme une performance, un écho sondant les limites du vide. Le silence est de la partie, délimitant l’espace sonore proche de l’harmonium joué au couteau dans l’esprit de Nico (Velvet underground). La basse est posée, jamais trop balancée, jamais trop swing. Tout est là pour habiller le désert de fantômes, de tribus, d’hommes, de sentiments, pour vêtir les mots, les expulsés parfois comme on enfante, la douleur supposée. Chez Anna Calvi tout est paradoxale, puissant et désertique donnant le sentiment de la solitude et de l’indispensable, agressant l’écoute, la perturbant, la rendant active. Les ballades nous emportent dans des forêts sombres, puis la lumière jaillit, intense, aveuglante. Là où l’on attendait un démarrage au tempo binaire, entre une batterie sur un mode Robert Wyatt (Soft Machine), voire Nick Masson, le batteur psyché (Pompéi) si critiqué de Pink Floyd.
Dans les biographies et les articles sur cette diva annoncée, les références à PJ Harvey et Jeff Buckley semblent faire l’unanimité. Mais, Anna Calvi ressemble à la Matilda de l’auteur pour enfants Roald Dahl, cultivée et vengeresse d’une enfance douloureuse. L’introduction de l’album n’est pas sans rappeler les aigreurs de la « Gibson HG » de Frank Zappa, le toucher celui d’un Jeff Beck sans médiateur, la formation celle d’un « Cream » (Eric Clapton, Jack Bruce, Ginger Baker). Face à un album donnant le sentiment d’un « live » léché, fouillé, face à une artiste lâchant toute sa sensibilité noire, cette perfection peut déranger ou fasciner par l’égocentrisme du personnage qui fait tout pour être « écoutée ». Il ne manque que le bruit du Jack que l’on branche dans l’ampli à lampe.
Anna Calvi ne peut laisser indifférent. Ses prétentions ont l’envergure de la fausse modestie. On le lui reprochera si ce n’est déjà fait. On parie déjà sur sa dimension de géante. Certains lui prédisent une ombre trop grande. Ses concerts sont envoyés, impeccables, envoûtants et de sa jeunesse rien ne semble dépassé, mais compris, référencé, comme pour le déstructurer et construire sa propre personnalité dans de hautes résolutions.

 

Faire de son symptôme un Art, la Cupcakerie de Chloé.S
Vents de sable, femmes de roc de Nathalie Borgers
Pascal

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