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La Première Guerre Mondiale au cinéma : approches en décalage

La Première Guerre Mondiale au cinéma : approches en décalage

05 août 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Commençons par un peu de style : la nouvelle de Boris Vian, « Les fourmis », est un texte très fort sur la guerre. Sa description blanche, neutre, technique des blessures que subissent les soldats, atteint à la fois au rire et à l’effroi. Au cinéma, qu’arrive-t-il lorsque des artistes traitent la Première Guerre mondiale de manière décalée ?

La joie et les chansons
En 1969, Richard Attenborough, alors acteur, tournait son premier film : Ah Dieu ! que la guerre est jolie ! . Une adaptation de la comédie musicale de Joan Littlewood. Au programme : des appels à s’engager effectués par des danseuses de music-hall, qui se vantent de pouvoir « faire des hommes » des jeunes britanniques… Dans une tranchée, des soldats qui effectuent une gigue en priant de ne pas recevoir de bombes… Dans ce film, les airs populaires de l’époque – y compris les chansons de guerre – servent à retrouver l’atmosphère de celle-ci. Mais quand un jeune homme habillé en soldat effectue une course, se dévêt progressivement de son uniforme, et retrouve d’autres jeunes hommes dans un champ… Qu’ils se mettent à chanter, et deviennent d’innombrables croix, là on frissonne… Effet de contraste… Sous ce décalage couvait bien sûr une charge antimilitariste, accusant les élites. Près de quarante ans plus tard, Serge Bozon contera, toujours en chansons, la drôle d’histoire de Camille (Sylvie Testud), qui reçoit de son mari, soldat au front… une lettre de rupture. Travestie en homme, elle se mêle aux militaires afin de le rejoindre. Le but du film La France (2007) ? Evoquer un groupe perdu en pleine nature. Avec un ennemi tapi, peut-être en son sein… Que représentent-ils, ces hommes, sous leurs uniformes ? Des militants français désenchantés ? des musiciens rock ? A vous de voir. En tout cas, ils chantent. « En (son) direct et dans la nature […], sur des instruments (acoustiques) de fortune fabriqués, comme en 1917, à partir de matériaux de récupération : guitare « charbonnière », « choucroutophone »… » (propos de Serge Bozon recueillis par Allociné). Hommage à des hommes et peinture de toutes les guerres en une. Dans la bonne humeur.

Le lyrisme
Jean-Pierre Jeunet, lui, a mis son style chatoyant au service d’une peinture dure de la Première Guerre. Le résultat : Un long dimanche de fiançailles, adapté de Sébastien Japrisot. Voix off, personnages ultra stylisés… Son film est un conte, inscrit dans un cadre réaliste : la courageuse et boiteuse Mathilde (Audrey Tautou) part à la recherche de son fiancé, porté disparu en 1918. Donc peut-être mort. Un conte qui sait ne pas oublier les corps réduits à néant par les obus, les mutilations volontaires… Et les beaux portraits d’hommes soldats (magnifiques Jean-Pierre Darroussin et Jérôme Kircher notamment, dans l’histoire de l’homme aux cinq enfants). Stylisée, la dureté de la guerre touche au cœur.

Le rêve et l’effroi
En 1971, Dalton Trumbo porte son roman Johnny s’en va-t-en guerre à l’écran, en utilisant le cinéma pour donner vie aux images qui traversent l’esprit de Johnny. Un esprit qui est tout ce qui lui reste : jeune soldat américain, il s’est vu réduire, du fait d’un tir d’obus, à l’état de tronc sans membres et sans visage. Dans des images charbonneuses en noir et blanc, sa conscience, en voix off, résonne fort. Autour de lui se pressent médecins et élites militaires, métaphores de la douleur. Johnny oublie celle-ci dans la couleur, et dans des rêves curieux. Qui peuvent soulager ou inquiéter. Sorti pendant la guerre du Vietnam, ce film émouvant et atroce montrait une horreur survenue des décennies auparavant. A ne pas reproduire.
Dans La Chambre verte (1978), Julien, lui, est hanté par les affrontements. Donc par les morts. Son visage en surimpression sur des plans de la Première Guerre mondiale, et des signes disséminés partout dans le film, nous indiquent qu’il vit dans un autre temps. Traduit à coups de plans fixes, secs. Sa rencontre avec Cecilia (Nathalie Baye), femme marquée par un deuil et saisie en plans-séquences, le tirera peut-être de ses traumatismes. Ou l’y enfoncera davantage. François Truffaut, ici auteur et interprète de Julien, matérialise de façon sobre les fantômes de la Première Guerre.
Et quant à Antonin (Grégori Dérangère), il a subi lors de la Première Guerre un choc traumatique. Dans le film de Gabriel Le Bomin, Les Fragments d’Antonin, sorti en 2006, d’inlassables cauchemars lui reviennent. A l’extérieur de son corps, il rejoue sans cesse les mêmes gestes. Le professeur Labrousse (Aurélien Recoing) tente de ramener à lui cet homme abîmé. De l’aider à traduire ses cauchemars. Qui se matérialiseront bientôt, sous forme de flashbacks de la guerre. Réalistes, eux. Destinés à montrer comment la violence arrive à s’insérer dans un homme. Le cri est désormais totalement intériorisé. Grâce au cinéma, devenu apte, en cent ans, à parler de la Première Guerre mondiale en se plaçant à l’intérieur des êtres.

Visuels : affiches de Ah Dieu ! que la guerre est jolie ! / La Chambre verte

La France, 2006 © Les Films Pelléas

Un long dimanche de fiançailles, 2004 © Bruno Calvo et Gilles Berquet

Johnny s’en va-t-en guerre, 1971 © Bruce Campbell, Tony Monaco et Christopher Trumbo

Les Fragments d’Antonin, 2005 © Rezo Films

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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