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Cannes, jour 4 : Guerre froide polonaise, argentins déjantés, indiennes libérées et pilotes loufoques

Cannes, jour 4 : Guerre froide polonaise, argentins déjantés, indiennes libérées et pilotes loufoques

12 mai 2018 | PAR La Rédaction

Comme souvent à Cannes, nous avons fait un joli tour du monde, qui nous a emmené de l’Inde à l’Argentine en passant par la Roumanie, la Pologne, avec en prime de grands chefs français. Pour tout savoir sur notre journée du vendredi 11 mai 2018 à Cannes, lisez notre live-report.

Du côté de la Compétition, la journée a commencé par la reprise de Zimna Wojna (Guerre froide), le nouveau film en noir et blanc et en polonais de Pawel Pawlikowski. Après Ida, en 2014, le réalisateur poursuit sa quête sur la Pologne de son enfance en mettant en scène la Guerre froide à travers un couple passionné et passionnel d’artistes qui traversent les frontières entre Est et Ouest dans les années 1950. Sublimement maîtrisé formellement, oscillant entre le folklore polonais mis en scène par les communistes et le jazz parisien, le film s’inspire de l’histoire des parents du réalisateur et noue l’intime et le politique avec un élan slave sublime et désespéré. Un film qui a de fortes chances de paraître au palmarès. Pour lire notre critique de Zimna Wojna, cliquez ici.

La section Un Certain Regard nous a ensuite proposé un film réalisé par Gaya Jiji, jeune réalisatrice syrienne ayant fait ses classes dans le cinéma en France, et lauréate du Prix Women in Motion de la Fondation Kering à Cannes 2016. Mon tissu préféré s’est posé comme un drame autour de l’émancipation sexuelle d’une jeune fille (Manal Issa, vue dans Peur de rien et Nocturama), en Syrie, alors que la guerre civile approche. Sombre et soutenu par de belles idées oniriques, et, dans tous les cas, par un regard de réalisatrice, ce film dramatique se révèle  au final intéressant, grâce à l’émotion souterraine qu’il apporte.

Toujours en section Un Certain Regard, nous sommes également entrés dans l’univers rétro, dérangeant et déjanté de El Angel du réalisateur argentin  Luis Ortega. Tiré d’un fait divers – le cas de Carlos Robledo Puch – le film met en scène magnifiquement un personnage de 17 ans, avec un visage d’ange, qui a commis plus de 11 meurtres et 42 vols avant de se dénoncer. Inscrit dans un contexte argentin de dictature militaire en 1971, le film passe par la couleur, les costumes et le kitsch de l’époque pour nous faire sentir l’impact de la violence dans le quotidien d’un adolescent sans surmoi. Un film étrange et prenant, entre Orange Mécanique de Kubrick et Missing de Costa-Gavras, qui pâtit peut-être un peu de sa longueur, une fois la démonstration faite et le personnage incarné.

Première séance de la journée compliquée à la Quinzaine, en revanche. Le film Los Silencios de Beatriz Seigner a eu du mal à captiver et à nous accrocher. Avec un rythme très lent et peu de dialogues, ce premier long-métrage vaut surtout le détour pour la photographie très réussie des paysages de la Colombie. Même si le sujet (une famille dont le père s’est fait tuer, qui se retrouve sur une île peuplée de fantômes) avait de quoi plaire. Ça sera pour une prochaine fois.

Du côté de la Semaine de la Critique, Diamantinoréalisé par Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt, fut une sacrée surprise. S’il existait une Palme d’Or pour le film le plus loufoque du Festival de Cannes, cela aurait été remis sans aucun doute à Diamantino. Attention ! Le lâcher-prise n’est pas une option pour le visionner. Trop de concentration sur l’objectif du film (assez flou pour le coup), fait perdre le plaisir de regarder et rigoler devant cette comédie complètement à côté de la plaque et hilarante qui met en scène un footballeur aussi naïf et intelligent qu’un enfant de quatre ans, mégalomane comme personne mais surtout profondément humain et attachant. L’histoire ? Difficile à expliquer. Disons que ça parle d’adoption d’enfant réfugié, de culte de la célébrité, de trafics génétiques et de néo-fascisme. Pas besoin de se creuser les méninges, il faut juste se laisser emporter par le personnage principal, Diamantino, aussi drôle que chaleureux, incarné par Carlotto Cotta. Pour lire notre critique de Diamantino, cliquez ici.

A midi, juste après la masterclass animée par Jean-Michel Frodon, et alors même que l’on venait d’annoncer qu’il présiderait les 28e Rencontres cinématographiques de l’ARP (Association des réalisateurs et producteurs) à l’automne prochain, nous avons rencontré le Parrain de cette 10e édition de La fabrique Cinéma de l’Institut Français (lire notre article). Un programme qui a emmené jusqu’ici 91 réalisateurs et producteurs de 61 pays à Cannes pour leur permettre d’y faire les rencontres indispensables à un jeune film. Kaouther Ben Hania avec La Belle et la Meute (critique ici) ou John Trengove avec Les Initiés sont passés par ce programme. Cette année, ce sont 9 cinéastes qui y participent, parmi lesquels Philippe Lacôte, signataire de l’excellent Run (critique ici). Avec les équipes de l’Eicar, nous avons pu poser quelques questions à leur parrain, Cristian Mungiu, lauréat de la Palme d’or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours et membre du jury en 2013. Il nous a raconté l’importance pour lui de l’engagement commun pour une réglementation européenne, notamment contre le piratage, la manière dont il continuait à défendre un cinéma de narration et aussi comme il était important pour lui de voir et comprendre ce qui préoccupe les nouvelles générations de cinéastes.

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Deuxième séance de la Quinzaine ensuite, avec un premier film français qui n’a pas fait dans la demi-mesure. Avec Joueurs, Marie Monge reprend les codes du film noir et les mêle au film de jeux d’argent pour livrer un long-métrage électrique, violent et haletant. Si quelques clichés demeurent, le film est porté avec brio par un couple dont l’alchimie crève l’écran : Tahar Rahim, âpre et romantique et Stacy Martin, douce et tête brûlée. Pour lire notre critique de Joueurs, cliquezici.

Retour à l’espace Miramar où se déroule la Semaine de la Critique pour voir Shéhérazade, réalisé par Jean-Bernard Marlin, qui nous plonge dans les quartiers malfamés de Marseille où la prostitution d’adolescentes et les groupes mafieux ne sont pas purs fantasmes. Zachary, adolescent sortant d’une prison pour mineurs, se retrouve à faire du proxénétisme. Parmi les prostituées qu’il garde sous son aile, il y a Shéhérazade (qui veut dire « enfant de la ville »), une jeune fille du même âge que lui, de qui il tombe éperdument amoureux malgré la vision négative qui lui colle à la peau. « Je respecte les femmes, pas les putes« , dit-il au début du film. Un propos qui va changer au fur et à mesure que leur histoire avance… Pour lire notre critique de Shéhérazade, cliquez ici.

A 16h30, nous avons monté les marches pour voir avec une salle assez concentrée le nouvel opus de Jean-Luc Godarden Compétition. Le Livre d’image est aussi un livre de sons, où  les paroles et la musique s’écorchent tandis que les photos s’écoulent. Le film commence par jouer avec les archives de la culture européenne pour se poser, à travers une fable locale, sur « l’Arabie Malheureuse ». « Je serai toujours du côté de celui qui jette des bombes » fait dire Godard, appelant à une Révolution, encore et toujours et concluant avec Brecht que même si la situation n’est pas à la hauteur de nos espoirs, cela ne nous empêchera jamais d’en avoir et de devoir en avoir. Toujours inspirant, notamment dans le travail des rushes et dans cet immense palimpseste des influences du cinéaste. Pour lire notre critique du Livre d’image, cliquez ici.

Vers le soir, la Compétition s’est poursuivie, et nous a permis de retrouver un vieil ami : Jia Zhangke. Le réalisateur chinois, scandaleusement snobé par le palmarès cannois 2015 alors que son sublime Au-delà des montagnes (critique ici) concourait, est venu présenter en 2018 Les EternelsUn polar-fleuve, aux séquences d’action très réussies, où le grand réalisateur fait montre d’une maestria toujours personnelle, en n’oubliant pas, au passage, romantisme et grand drame. Avec, peut-être, un peu moins d’originalité dans ses thèmes qu’avant… Pour lire notre critique des Eternels, cliquez ici.

A 19h, moment de volupté et de calme sur le toit du Palais, la Terrasse Mouton Cadet nous a  ouvert ses portes, dans une ambiance piano-bar avec Matthias Mimoun à la reprise douce et au clavier de tous les tubes que nous aimons. La lumière n’a cessé de changer devant la vue panoramique sur la mer et Cannes, tandis que huîtres, fruits de saison et le fromage à la truffe faisaient danser notre palais. Le moment et le lieu parfaits pour faire le point sur les films de la journée avec un grand verre de Mouton Cadet rosé… en imaginant que le jury délibérera au même endroit.

La soirée de plaisirs s’est poursuivie sur la Plage Nespressoles Entractes nous ont donné l’occasion d’arbitrer avec gourmandise une Battle de chefs absolument savoureuse. Dans une déco aboutie et lors d’une cérémonie animée par Tatiana Bruna-Rosso, chacun devait choisir son camp :  Michelin représenté par les chefs Tatiana Levha (Le Servan, Paris), Pierre Touitou (Vivant, Paris) et Kastuaki Okiyama (Abri, Paris) VS Le Fooding, défendu par l’équipe de Emmanuel Renaut (Flocon de Sel, Megève), Christophe Bacquié (Hôtel du Castellet) et Nicolas Sale (La Table de l’Espadon, Ritz Paris). Avec un cocktail whisky-café et un autre gin-rhubarbe signé par le meilleur bar Fooding 2018, Combat de Elena Schmitt, Margot Lecarpentier et Elise Drouet, le dîner a été une fête des sens. Les carottes au sumac acidulé et à la boutargue amère de Pierre Touitou nous ont fait voyager en Orient, la mousseline de gardon du Léman de Emmanuel Renaut nous a emmenés en Suisse. Le maquereau de Christophe Bacquié, qui nous faisait faire le grand écart entre la douceur du miel de châtaigner et le piquant du citron vert nous a mis KO de bonheur. Débordés de blancheur par les asperges et le tofu de Tatiana Levha, nous avons juste fondu pour le veau et la purée à la verveine de Nicolas Sale. Une expérience de perfection des sens qui a réveillé notre semaine cannoise.

Dans le jardin d’une villa légèrement en retrait par rapport à la fureur de la Croisette, des tentes blanches étaient dressées pour fêter les 10 ans de la Fabrique Cinéma de l’Institut Français, ensuite. Une vraie soirée de joie avec un magnifique DJ et pas mal de Tequila, où tout le monde dansait pour célébrer le cinéma du monde.

Du côté de la Villa Schweppes, sur les hauteurs du Palais des Festivals, on a choisi de siroter, pour commencer, un cocktail « Tommy’s Verde » à base de Tequila Patron Silver, de Schweppes Matcha et de citron vert, entre autres, avant de se lancer dans les expériences musicales de la nuit. Après avoir un peu profité de l’air frais et de la vue de Cannes offerts tous deux par la terrasse, on a vu les hostilités mélodiques s’ouvrir avec Bagarre, groupe français en pleine ascension. Présents avec un attirail electro, la fille et les quatre gars du combo – armés chacun d’un micro et balançant leurs corps dans les airs façon The Prodigy – ont ouvert leur set dans une atmosphère furieuse, à mi-chemin entre hip-hop et musique électronique. « Ecoutez-moi », leur premier morceau, a donné le ton, avec son cri de rage introductif : la prestation live de Bagarre a mis ce soir-là beaucoup de désordre sur le dancefloor de la Villa Schweppes, pour la bonne cause. Tous les membres du groupe sont venus à tour de rôle sur la piste, pour appeler à des pogos, qui ont envoyé le contenu des verres en l’air – baptisant au passage le magnifique plafond-miroir du club – ou pour enjoindre les corps du public à se mettre à genoux – pendant leur chanson sur Paris – avec une énergie complètement folle. De « Béton armé » à « Mourir au club », leur tout premier hymne à la musique splendidement composée, en passant par des cris et des doigts d’honneur destinés au mal-être et à la haine, les cinq interprètes ont su installer ce soir-là une ambiance démente, violemment entraînante.

Et comme par magie, Arnaud Rebotini a immédiatement pris leur suite, armé de son élégance et de sa force tranquille. Ses longs morceaux à la fois planants et forts en rythme ont installé une ambiance en apesanteur sur la piste de danse. Lorsqu’il est aux platines, l’homme déploie son univers : on a pu se baigner dans les ambiances faites d’étrangeté et de lâcher-prise qu’il a su nous offrir. Et apprécier son sens de la composition : les morceaux signés Rebotini apparaissent comme des odyssées, extrêmement pointues, composées avec beaucoup de talent et d’âme. Entre hymnes désormais classiques, longues plages mystérieuses et extraits de la bande originale – lauréate d’un César – de 120 battements par minute, Grand Prix lors de Cannes 2017, l’artiste nous a gratifié d’un DJ set de luxe, que les fêtards acharnés ont goûté pleinement. L’occasion, également, de parler musique electro avec des connaisseurs, au sein de l’espace chatoyant de la Villa Schweppes…

La Rédaction : Yaël Hirsch, Hugo Saadi, Aurore Garot, Geoffrey Nabavian et Alexis Duval

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