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Cannes 2018 : « Le livre d’image » de Jean-Luc Godard apporte encore un peu de révolution en compétition

Cannes 2018 : « Le livre d’image » de Jean-Luc Godard apporte encore un peu de révolution en compétition

11 mai 2018 | PAR Yaël Hirsch

Présenté comme toujours en l’absence du cinéaste, Le Livre d’image continue le travail d’archives de Socialisme et d’Adieu au langage pour aborder la question arabe… Une recherche visuelle toujours fascinante et un peu de révolution venue du siècle dernier sur la Croisette.

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Épinal s’il en est, Bécassine rôde dans ce nouveau film de Jean-Luc Godard. « Les puissants ont raison de se méfier d’elle parce qu’elle se tait. » Reprenant son travail d’exhumation de l’Histoire des vaincus avec des rushs de cinéma qui ont aussi pu connaître leurs heures de gloire et des textes de moralistes de tous siècles et tous horizons, le cinéaste nous livre cinq chapitres sur notre civilisation avant de passer à la contemplation de « l’Arabie malheureuse » par l’orientalisme (dénoncé avec Salammbô), le désert et une fable sur un pays du Golfe qui aurait manqué sa révolution : le Dofa.

Commençant par les remakes qui riment et font mal (ache en anglais), Jean-Luc Godard nous hypnotise de ses images grattées, voilées, exhumées, époussetées, abîmées, en couleur et en noir et blanc. On passe ensuite au procès des Lumières (avec, nous a-t-il semblé, un poil d’autocritique sur le marxisme) avec les Soirées de Saint-Pétersbourg, fameux essai de l’auteur contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, puis les fleurs entre les rails avec plein d’images de cheminots très de saison, entre Bête humaine et ratissage du territoire.

La partie sur l’esprit des lois met en cause l’exemple européen pour le monde et enfin, le morceau « Région centrale » nous emmène vers d’autres contrées. La Bible, livre sans images, nous emmène à Canaan et dans le Golfe, où la caméra va tandis que « les arabes et les musulmans n’intéressent personne ». La fable de l’Arabie malheureuse est très politique, mais loin de la concentration des charges de Jean-Luc Godard contre Israël dans ses dernières déclarations.

C’est le monde entier qui est pris à partie, et notamment l’ordre européen, quand il s’agit de comprendre comment et pourquoi la révolution engagée dans un pays de fable, le Dofa, n’a pas abouti et a même été manipulée en contre-révolution. Toujours aussi inventif visuellement (et exigeant pour le spectateur), Le Livre d’images de Godard est aussi un livre de sons, où les paroles et la musique s’écorchent, s’arrêtent, interrompent tout flux continue, tandis que les photos semblent couler comme des fleuves – même les plus disparates.

Godard nous brutalise avec des demi-phrases et de Mendelssohn interrompu. « Je serai toujours du côté de celui qui jette des bombes », fait dire Godard au narrateur. Même brouillé par les images, le message politique est là, clair, puissant : quand l’injustice est là, il faut continuer la révolution. Et l’ancien maoïste cite Brecht pour nous relever un peu du panorama terrible qu’il a dressé :  si la situation n’est pas à la hauteur de nos espoirs, cela nous empêchera jamais d’en avoir et de devoir en avoir, de cet espoir.

Le générique est balancé avant la fin, encadré par la répétition des images et les scènes utilisées sont citées et présentées comme des tout. Le monde intérieur du cinéaste se déroule, ainsi que cette fulgurante croyance très proche de Walter Benjamin : l’authenticité du fragment. Avec Jean-Luc Godard, un peu d’envie de changer le monde et d’enjoliver son livre d’images bien sombres venues directement du XXe siècle.

LE LIVRE D’IMAGE / Jean-Luc Godard / FILM ANNONCE from CASA AZUL FILMS on Vimeo.

Jean-Luc Godard, Le Livre d’images, 1h24, France, Casa AZul Films, En compétition.

visuel : Photo du film Le Livre d’image © DR

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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