Cinema
[Compétition] « Mountains may depart » : un chef-d’œuvre lyrique, risqué, bouleversant

[Compétition] « Mountains may depart » : un chef-d’œuvre lyrique, risqué, bouleversant

20 mai 2015 | PAR Geoffrey Nabavian

L’histoire d’un trio de jeunes chinois. Et de l’oubli, par un pays, de ses propres racines. Un film dominé par un point de vue de cinéaste, au scénario inattendu, aux interprètes formidables, au ton enjoué, versant dans le fantastique. En bonne voie, peut-être, pour la Palme d’or. 

[rating=5]

Lorsque s’ouvre Mountains may depart, en Chine, c’est 1999. Une musique électro enjouée résonne : c’est le nouvel an. Et la première image montre les invités de la fête, effectuant une chorégraphie splendide. Les paroles de la chanson sont au futur : c’est « Go West ». L’avenir est devant ces jeunes qui dansent. Mais nous sommes dans un film de Jia Zhang-ke : on sait que le futur va prendre une teinte sombre.

Ce film romanesque et magnifique va se concentrer sur une femme, Tao (interprétée par Zhao Tao). D’abord jeune fille de Fenyang aux larges pommettes, aimant beaucoup chanter. Puis femme ridée aux yeux éplorés, des années plus tard. Voir la caméra de Jia Zhang-ke épier comme un amoureux ses moindres expressions, est un pur délice. On va rencontrer ses deux amis d’enfance, à présent désireux de la conquérir. Et comme souvent chez notre réalisateur, chacun représentera une facette de la Chine pré-XXIème siècle. Dans le rôle du jeune entrepreneur enrichi et sûr de lui, en pleine ascension, Jinsheng (joué par le sidérant Zhang Yi). De l’autre côté, un guichetier de mine, très souriant : Lianzi (Liang Jingdong, émouvant). Rapidement, Tao va faire son choix. Et lier son destin à celui d’une Chine en mutation.

Puis progressivement, la langue anglaise va s’installer au sein du film. Et avec elle, la science-fiction… La Chine actuelle, nous dit Jia Zhang-ke, vit à l’heure anglaise. Et les vrais bons chinois travaillent dans les affaires internationales à Shanghai. A Fenyang, coin reculé, les petites industries ont fermé. Rien n’est récent. Personne ne parle de langue étrangère : le fils de Tao, en visite chez sa mère, ne connaît pas le chinois. Et pourtant, les gens ne sont pas considérés comme utiles…

« Nos montagnes peuvent s’en aller », même si elles soutiennent un pays. Jia Zhang-ke exprime des critiques, mais reste universel. Il chante son incompréhension. Il pousse son scénario (dont on ne révélera rien) sur des chemins extrêmes, risqués. Que sa mise en scène, simple, concrète, pas prétentieuse, rend crédibles. Que les acteurs qu’il dirige, très peu nombreux, habitent littéralement. Ici ils ne sont plus des réceptacles à critique sociale, comme dans A touch of sin. Non : Mountains may depart est un film de chair et de fièvre, parfois très drôle, où chaque plan signifie quelque chose. Où un œil observe le monde.

On se sentirait donc bien, au jour d’aujourd’hui, de lui attribuer une Palme d’or, ainsi qu’un Prix d’interprétation pour l’un des trois acteurs principaux. On pourrait regretter que l’un de ceux-ci soit un peu sacrifié au cours du récit. On choisira plutôt de goûter la forme du film, qui, après avoir évité tous les pièges, finit sur un message universel : l’avenir est encore à nous, si nous n’oublions pas nos racines. Merci.

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Mountains may depart, un film de Jia Zhang-Ke. Avec Zhao Tao, Liang Jingdong, Zhang Yi, Dong Zijang. Drame, Chinois. Durée : 2h11. Distribution France : Ad Vitam.

Visuels : © Ad Vitam / Droits réservés

Retrouvez tous les films de la Compétition dans notre dossier Cannes 2015

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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