Mode

L’industrie de la mode opère sa propre désacralisation

L’industrie de la mode opère sa propre désacralisation

02 février 2015 | PAR Audrey Altimare

Depuis plus d’une décennie, la mode est à la mode. Les émissions de téléréalité sur le sujet se multiplient, les créateurs sont devenus de véritables icônes et les grandes maisons font leur possible pour se rendre accessibles. Il semblerait que l’industrie de la mode tende la main au grand public.

En 2003 le réseau de télévision américain, United paramount Network (UPN), diffusait pour la première fois une émission de téléréalité consacrée à la mode, America’s Next Top Model. Une quinzaine de jeunes filles, anonymes, se battaient pour devenir le nouveau mannequin phare des Etats-Unis. Après 21 saisons et un changement de nom, l’émission s’appelle désormais Top Model USA, le programme attire toujours autant, puisque au lancement de la saison 20 la chaîne a ainsi rassemblé près de 1, 57 million de téléspectateurs.

En 2004, c’est au tour des stylistes en devenir de se voir consacrer une émission de téléréalité. Arrive The Project Runway, où, sur le même principe que pour leurs amies mannequins, une douzaine de stylistes se battent pour réaliser la meilleure création. Le grand gagnant se voit délivrer un chèque de 100 000$ utilisé à la confection de sa première collection et une place dans le calendrier de la semaine de la mode new-yorkaise.

Mais depuis peu, même si les anonymes restent au cœur de ces programmes, les jurés composés jusqu’alors de, plus ou moins, professionnels de la mode ont laissé place aux grands noms qui lancent leurs propres émissions. Ainsi, la grande prêtresse de la mode américaine, Diane von Furstenberg a produit sa propre téléréalité en 2014. En plus de chercher la nouvelle ambassadrice internationale de la marque, House of DVF permettait de découvrir le fonctionnement d’une maison de couture, puisque les épreuves allaient de la conceptualisation des produits à la vente en magasin en passant par les présentations presse et l’organisation d’un défilé. Véritable phénomène, une saison 2 est à prévoir pour le courant de l’année 2015.

A cela s’ajoute l’émission CFDA/Vogue Fashion Fund. Un jury composé des personnalités les plus influentes de la mode outre Atlantique et présidé par la rédactrice du Vogue US Anna Wintour, s’applique à dénicher les artistes qui feront la mode de demain.

Créateurs super stars

Jeanne Lanvin, Critobal Balenciaga, Christian Dior, au siècle dernier les grands couturiers n’étaient connus que d’une poignée de privilégiés, habitués des salons feutrés de la haute couture. Avec l’arrivée du prêt-à-porter, et la diffusion de masse des années 2000, les créateurs sont devenus des personnages publics à part entière.

Est-il nécessaire de rappeler le tollé provoqué par les propos antisémites tenus par John Galliano, alors directeur artistique de la maison Dior, à la terrasse d’un café parisien en 2011? Les images de la scène, vendues au tabloïd anglais The Sun, ont à l’époque fait le tour des journaux télévisés, et comptabilisent aujourd’hui près de 338 000 vues sur Youtube, toutes vidéos confondues.

Les créateurs de mode sont de réels acteurs de la sphère médiatique. Grand, longiligne, cheveux blancs réunis en un catogan, col haut, lunettes noires, bagues à chaque doigt et accent allemand. Tout le monde aura reconnu Karl Lagerfeld. Figure incontournable de l’industrie depuis 60 ans, le couturier a très vite senti l’attrait de plus en plus marqué du grand public pour la mode.

Poupées à son effigie, magasin à son nom, pionner en matière de collaboration, il fut le premier à signer une collection pour la grande enseigne suédoise H&M en 2004, et consultant lors d’émissions spéciales consacrées aux mariages princiers, le Kaiser est partout. A tel point, qu’il est aujourd’hui le premier à avoir conjugué défilé de mode avec politique.

Alors qu’en février 2014, des milliers d’espagnoles et de françaises étaient descendues dans les rues de Madrid et de Paris défendre le droit à l’avortement en Espagne, 6 mois plus tard, le créateur clôturait son défilé printemps/été 2015 par une manifestation de mannequins arborant des dizaines de slogans féministes.

Les maisons de couture entrouvrent leurs portes

Suivant les mêmes mécanismes que ceux incombés aux créateurs de mode, les maisons de couture s’ouvrent elles aussi de plus en plus au grand public. Il y a encore quelques années, les défilés étaient réservés à une frange bien particulière de la population – journalistes de mode, acheteurs et clients réguliers. Avec le miracle d’Internet, tout un chacun peut suivre en direct la majorité des défilés des semaines de la mode du monde entier en se connectant sur la chaîne Youtube des maisons concernées.

Suite à l’initiative d’Anna Wintour aux Etats-Unis, sont organisées chaque années, dans le monde entier, les Vogue Fashion Night Out. Le temps d’une soirée, les quartiers concentrant le plus de boutiques de luxe au mètre carré sont bouclés et accueillent des centaines voire des milliers de curieux se bousculant pour profiter des différentes activités proposées par chaque maison, mais aussi pour mettre le pieds dans des lieux presque impénétrables le reste de l’année.

Cette ouverture progressive est aussi due au travail d’un seul homme, le documentariste et journaliste de mode Loïc Prigent. Grâce à une série de documentaires, Le Jour d’avant, ce passionné de mode propose de vivre l’effervescence de nombreuses maisons de mode 24 heures avant le moment fatidique du défilé. Jean-Paul Gaultier, Karl Lagerfeld pour Fendi, Donatella Versace ou encore Alber Elbaz se sont d’ailleurs prêtés au jeu.

Visuels: Vogue Us, Creative Commons Stéphanie Moisan

[Critique DVD] « 3 cœurs », vices et secrets au sein d’un triangle amoureux familial
L’agenda culture de la semaine du 2 février
Audrey Altimare

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *