Spectacles
Une rentrée horrifiquement réjouissante à l’Opéra Comique

Une rentrée horrifiquement réjouissante à l’Opéra Comique

29 juin 2020 | PAR Paul Fourier

En mars de l’année dernière, notre journaliste Victoria Okada de toutelaculture assistait au Cabaret horrifique à l’Opéra Comique. Un an plus tard, le monde a changé et, dans le contexte de Covid-19, on savoure le retour bienvenu de ce spectacle.

Mars 2019 – Juin 2020 : une année, un siècle, une épidémie. Entre ces deux représentations d’un même spectacle, un virus a mis la planète à genoux et le monde de la culture face à des défis immenses qui constituent, aussi, bien des menaces.
À ce jour, peu de salles de spectacle ont rouvert et celles qui s’y risquent sont contraintes par des dispositifs inédits : distanciation, gel à disposition, port du masque jusqu’à l’adoption d’une position statique… et une jauge inévitablement et drastiquement réduite.
L’Opéra Comique a vite choisi de redonner vie au lieu, de reprendre contact avec son public – même si c’est à faible effectif. Il le fait avec ce cabaret horrifique de Valérie Lesort dont la forme légère est compatible avec les actuelles contraintes. Et tant qu’à revenir en petit nombre, l’équipe de l’institution de la place Boieldieu a saisi l’opportunité pour oser adapter le dispositif et donner des plaisirs inédits aux spectateurs présents.

Plaisirs interdits de la scène.

Rares sont les occasions que peut attraper un public pour profiter d’un spectacle avec le point de vue qu’ont habituellement les artistes. En ce dimanche après-midi, c’est notre privilège d’être installés dans la cage de scène devant un rideau rouge fermé puis d’être comme aspirés, lorsqu’il s’ouvre, par l’espace normalement occupé et bruissant et de découvrir, face à nous, la salle Favart, ses proportions incroyables et son balcon à l’arrondi gracieux. Ce n’est pas le moindre des frissons ressentis que ce bonheur de fouler la moquette des couloirs d’un Opéra pour s’engouffrer par une porte dérobée, cette ivresse du retournement de situation et de braver cet interdit qui nous rend, d’ordinaire, propriétaires de la salle le temps d’une soirée, mais nous proscrit les coulisses mystérieuses.

Jouer de l’ambiance mortifère et des contraintes liées au virus.

Le spectacle de Valérie Lesort qui, originellement, traverse déjà « toutes sortes d’inquiétants paysages musicaux peuplés de démons, de meurtriers, de fous furieux, de revenants et de rires » émerge en ce mois de juin d’une période où la mort ne fut pas présente que « pour rire ».
Alors que nous sortons de cette période si pesante et si étrange, de ce confinement totalement inédit, les artistes ont choisi de jouer de ce qui, tout récemment, nous a contraints, déconcertés, irrités souvent ; jouer de l’inconfort du masque, de ces gestes répétitifs, mais indispensables tels ce gel à appliquer à tout instant, nos visages enfermés, notre souffle empêché.
Ils démontrent, de fait, que les gestes-barrières doivent, en ce moment, être intégrés dans tout spectacle, mais peuvent aussi (Vivent les artistes et leur fonction transgressive !) être détournés, caricaturés, moqués. À la pénible contrainte sanitaire, répond presque une jubilation libératrice de la part des spectateurs dès qu’un masque est sauvagement arraché ou du gel soigneusement appliqué… avant même de trucider violemment la pianiste ou de lui extraire le cœur.

Tous les Vilains convoqués à une fête drôlatiquement macabre.

Certes, le spectacle a, dispositif oblige, un peu perdu son côté cabaret, les tables de bistrot ont disparu et l’on doit jongler avec son verre, escamoter son masque pour accéder au champagne puis le planquer sous notre siège. Mais, une fois le rideau ouvert, la salle dévoilée, le piano trône sur le devant de la scène et les artistes s’en donnent à cœur joie.
Parce que démons et autres formes de l’au-delà ont irrigué toute l’histoire de la musique et du spectacle vivant, que ces formes apportant un frisson bienvenu au public semblent, avoir été conçus pour faire divertissement, les compositeurs convoqués surgissent de tous horizons, du baroque (Lully, Rameau, Haendel, Purcell) à la chanson populaire (Marie-Paul Belle, Vian, Dubas), des compositeurs de lieder à ceux du grand opéra (Gounod, Saint-Saëns) en passant par le subversif Kurt Weill et le « musical » Andrew Lloyd Weber.
Et les acteurs et chanteurs, Judith Fa, Lionel Peintre et Valérie Lesort vont, sans difficulté, se mouler dans chacun de ces univers musicaux, transformés en drôles de saynètes. Et la pianiste Marine Thoreau La Salle endurera bien des outrages, mais mènera l’entreprise musicale à bon port, au piano ou au synthétiseur. Les bruitages sont réalisés à l’ancienne avec pastèque, botte de carottes et balai de paille.
Et, alors que nous avons pris possession de la scène, les artistes, se vengeant comme les mauvais génies qu’ils incarnent, claquent toutes les portes à leur disposition, investissent les lieux libérés, la salle, le balcon et les cintres qui nous sont d’habitude invisibles. Et lorsque la voix de Christine, la proie du Fantôme de l’opéra résonne, on lève la tête, s’attendant à voir le lustre s’effondrer et l’on ne voit qu’une toute petite ampoule qui brille au sommet de la salle.
Décidément, les repères sont bousculés et l’équipe de Valérie Lesort nous mène, comme en période de transition, vers une époque – la plus proche possible – où, espérons-le, tout le monde retrouvera les siens, les salles seront de nouveau bondées et les applaudissements crépiteront à l’image des nombreux rappels qui ont salué cette équipée si réjouissante.

Visuels : © Opéra Comique et Paul Fourier

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Paul Fourier

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