Théâtre
La Comédie Francaise pour sa nouvelle saison intègre une création de Léna Bréban, interview.

La Comédie Francaise pour sa nouvelle saison intègre une création de Léna Bréban, interview.

19 septembre 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Durant l’épisode du confinement, c’est certainement la Comédie Française qui a tapé le plus fort. Aujourd’hui, la présentation de la saison qui confirme l’innovation et la qualité de la programmation nous réserve plusieurs belles surprises.

Afin de garder un lien avec le public de la maison de Molière,  Eric Ruf , l’administrateur général a innové. Durant les quinze semaines de confinement, une chaîne de diffusion en ligne, La Comédie continue ! proposait une programmation de 16 h à la nuit : des programmes créés spécialement pour la chaîne ainsi que deux levers de rideaux. Dotée d’archives considérables elle a pu mettre en ligne des merveilles anciennes ou récentes, assorties d’autres diffusions sur France Télévisions, Radio France ou encore le site de l’Ina. Et les comédiens sont venus prendre la parole animer les programmes en tant que comme speakerin ou speakerine.

La reprise est là et Eric Ruf a dévoilé sa nouvelle demi-saison ; il explique : – nous avons choisi d’annoncer nos spectacles jusqu’à début janvier seulement, de les mettre en vente mois par mois, car consentir à l’incertitude de notre temps me semble être la meilleure manière d’éviter les faux départs épuisants et de préserver ainsi la fidélité qui nous lie.

La Salle Richelieu étant fermée pour travaux jusqu’au 15 janvier prochain, la Troupe se délocalise au Théâtre Marigny, où elle jouera dans la grande salle ainsi qu’au Studio Marigny. La saison débute avec Le Côté de Guermantes, adaptation par Christophe Honoré du troisième volet de l’œuvre monumentale de Marcel Proust, puis viendra la reprise du Malade imaginaire de Molière,Au Studio Marigny, Guillaume Gallienne interprétera un seulenscène, François, le saint jongleur de Dario Fo avant la mise en scène par Eric Ruf de Bajazet de Racine. 

Au Studio-Théâtre, trois seuls-en-scène se succéderont : la reprise du Singulis de Nicolas Lormeau sur Les Forçats de la route d’Albert Londres, la création de La Messe là-bas de Claudel par Didier Sandre, puis celle de Christian Gonon à partir des écrits de Jack Ralite compilés par Karelle Ménine, La Pensée, la Poésie et le Politique.

Cette demi-saison déjà enthousiasmante programme au Théâtre du Vieux-Colombier deux événements : la reprise de Hors la loi, pièce incontournable de Pauline Bureau sur l’histoire du procès de Bobigny qui a conduit à la dépénalisation de l’avortement, et la création de Léna Bréban, l’adaptation de Sans famille d’Hector Malot.

Nous avons souvent applaudi le travail de Léna Bréban, autant comme comédienne que comme metteuse en scène, en particulier lors de sa création du spectacle Verte. A l’occasion de sa nouvelle création au Francais, nous avons interrogé la comédienne-autrice-metteuse en scène qui a eu la gentillesse de nous recevoir.

Lena Bréban, incroyable cette histoire, non ?

Vous parlez du fait qu’Éric Ruf m’ait proposé une mise en scène au Français ? oui sans aucun doute (sourire)

Comment en êtes-vous arrivée là ?

Après le conservatoire, j’ai beaucoup travaillé comme actrice avec le Jeune Théâtre National. Assez vite, j’ai proposé à Adrien De Van, qui dirigeait le Théâtre Paris-Villette, un spectacle jeune public. J’écrivais un peu déjà et tout d’un coup, j’ai eu l’opportunité de monter les pièces de Claude Ponti.  Et depuis j’ai continué à mettre en scène de temps en temps. C’est un truc que je portais en moi depuis toujours.  Je travaille énormément en tant qu’actrice et je me suis organisée afin de croiser les deux, le jeu et la mise en scène ;  puis l’écriture s’en est mêlée avec Alexandre Zambeaux. Je mets en scène tout seule, mais on écrit à quatre mains.

Qu’est-ce qui a fait que vous  travailliez autant ?

Je  pense que c’est une question de famille. La famille c est l’idée que souvent cela marche par cercle. On s’intéresse aux mêmes auteurs, on partage une même vision du monde et du théâtre.  J’ai commencé, assez rapidement, à travailler avec le Théâtre de la Colline. Il y avait Alain Françon, Guillaume Lévêque, Charles Tordjman, et Pascal Rambert. J’appartiens à cette grande famille avec plein de cousins !  Un truc comme ça.

Est-ce qu’on ne peut pas dire aussi que vous avez ce talent de vous adapter à des rôles différents? Vous êtes très plastique.  Dans Au But, vous  faisiez un minuscule rôle et pourtant tout le personnage était là. Dans Garde Barrière et  Garde Fous, vous interprétiez plusieurs anonymes dans un seul-en-scène vérité.

Je n’ai jamais eu de jugement de valeur. Pour moi dès l’instant que le texte est bon, que le metteur en scène m’intéresse ou que le projet m’intéresse… Si on n’est pas fermée, ça ouvre beaucoup plus de perspectives. A chaque fois  ce n’est pas la même orfèvrerie, ce n’est pas la même façon de travailler;  je trouve que c’est vachement intéressant. En plus, moi j’adore les aventures, c’est-à-dire que ce qui m’intéresse c’est l’aventure humaine tout autant que le projet. Je suis devenue de plus en plus facile comme actrice depuis que je fais de la mise en scène. Avoir les deux positions, ça permet d’être beaucoup plus … douce, enfin de mieux comprendre aussi dans quelle problématique est l’autre en face, donc de moins accaparer l’attention, de se dire ben là, je vais l’aider, plutôt que de le mettre en difficulté.

Comment avez-vous cheminée jusqu’à la pièce Verte; il y a eu quelles grandes étapes ?

Alors pour arriver à Verte, d’abord je monte des textes de Claude Ponti, ensuite je mets en scène une sorte de spectacle musical. Puis on commence à écrire, je cherche un texte à monter et je tombe sur un roman qui s’appelle Les Inséparables de Colas Gutman . Je trouve le roman génial. Il pourrait être mon histoire, une histoire de famille recomposée, d’enfants un peu ballottés, de familles qui se refondent et surtout d’une aventure, avec en fond la chronique de relations frères-sœurs. On décide d’écrire une adaptation libre. Le texte est composé comme une partition;  j’indique le rythme dès l’écriture; ça me permet de mettre en scène.

Vous écrivez du théâtre en visualisant la scène ?

Oui, exactement. J’écris en visualisant la scène et en sachant aussi ce qui va être bien pour les acteurs, parfois j’écris carrément en fonction des acteurs.

Vertereçu un bel accueil autant de la critique que du public et puis il y a eu l’accueil de Eric Ruf .

Philippe  Buquet et Nicolas Royer, respectivement directeur et le directeur adjoint de l’Espace des Arts, ont décidé de produire ce jeune public  comme un spectacle normal, et non comme un spectacle au rabais. Ce choix m’a permis de me confronter à une vraie grosse production. Les gens l’ont beaucoup vue, il a beaucoup tourné. Il tourne toujours, d’ailleurs, cette année. Eric Ruf, qui est quelqu’un de très curieux, est venu me voir et à la fin de l’été 2019, il m’a proposé  un rendez-vous. A ce rendez-vous il m a simplement dit franco: « Alors on va faire quoi ensemble ? » Je suis sortie du rendez-vous et j’ai commencé mon travail sur  Sans famille. Cet été  on a fini l’adaptation, avec Alex, sans savoir si ça serait maintenu du fait du contexte sanitaire. On continuait de bosser malgré l’incertitude. La marionnettiste, c’est touchant, a décidé de fabriquer la marionnette de Joli Cœur  pendant le confinement.  Elle avait aimé notre rencontre.  

Les répétitions ont commencé ? 

On commence les répétitions le 29 septembre.

Les décors sont prêts ?

Oui, on est totalement prêts. J’ai même les dernières photos du petit Joli Cœur qui sont arrivées donc il est tout fabriqué, il est tout beau.

Vous attendez le travail au plateau dans quelle disposition d’ esprit?

Pour moi, le plateau c’est hyper important, parce que j’adore partir aussi des acteurs. J’aime beaucoup quand l’acteur s’empare de mon texte et que tout d’un coup, il va faire une petite trouvaille. Et puis surtout, moi, j’écris beaucoup à partir du corps des acteurs; parfois les scènes muettes  je les improvise avec les acteurs. J’ai une vision, mais j’adore les trouvailles de plateau. C’est même mon moment préféré,  travailler avec les acteurs,  les regarder,  leur voler des choses.

Qui vous inspire dans le métier? 

Je me sens assez proche de quelqu’un comme Lilo Baur. Je trouve qu’elle chope justement, elle fait la même chose que j’aimerais arriver à faire à chaque fois, elle chope chez l’acteur l’endroit où il est sensationnel, l’endroit où il est au meilleur de lui-même …

Vous avez choisi Sans Famille, pourquoi ? 

Sans Famille me bouleverse ; il  m’a donné envie d’être actrice. J’étais fascinée par le côté itinérant, l’idée qu’on  prenne sa caravane, sa roulotte pour  aller de ville en ville. Dans Sans Famille, ce gamin qui se retrouve propulsé artiste et qui va de ville en ville avec des animaux me fascinait complètement. En plus moi je rêvais d’avoir un singe.

L’amitié est un sujet pour vous ?

Pour moi, il est un sujet primordial, et évidemment Sans Famille en parle beaucoup. Je trouvais que ça parlait aussi de la fragilité de la vie et je pense que c’est un livre, en tout cas à la base, qui est aussi une vision sur  la façon dont on aborde le deuil,. Enfant, j’ai un souvenir d’avoir eu du mal à me remettre de la mort de Joli Cœur, le petit singe qui meurt à la moitié du livre.

Vous aviez quel âge ?

J’ai dû le lire vers l’âge de neuf ans.

Le roman  intéresse aussi les enfants car il parle du monde d’avant leur naissance, ce monde préexistant qui les a accueillis. C’est aussi la question de l’origine. Vous avez questionné cette question de l’origine pour vous-même? 

Oui, j’y travaille en continu, sur le comment c’était avant, et l’idée de faire partie d’une continuité. J’espère, avec Sans Famille, continuer a travailler avec la matière de notre monde contemporain, mais aussi en attrapant ce comment  ils vivaient avant nous.

Mentalement vous êtes comment à la veille de la saison, tendue, anxieuse, extatique? 

Je me dis qu’il faut être dans le faire et puis on verra bien, ça ne sert à rien de se poser la question du résultat. Après le truc qui m’intrigue, me travaille, c’est la troupe du Français; j’ai une extrême excitation de les rencontrer. Ce sont des gens que j’adore comme acteurs, je vais les découvrir humainement. J’ai hâte de cette rencontre. Au fond, mentalement  je suis impatiente !

Merci Lena Bréban et rendez-vous est pris pour le 25 novembre.

 

 

Entretien mené par David Rofé Sarfati.

Retranscription réalisée grâce à l’aide précieuse d’Hortense Millequant

Crédit Photo Julien Pebrel / Myop

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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