Théâtre
Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… à la Comédie-Française : Au coeur de la troupe de Molière

Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… à la Comédie-Française : Au coeur de la troupe de Molière

27 juin 2022 | PAR Yohan Haddad

Après une série de représentations des plus grandes œuvres du maître, Julie Deliquet propose une clôture à cette grande saison avec une pièce plongeant directement dans la vie du maître et de sa troupe.

Qu’est ce qu’un art noble ?

Entre 1662 et 1663, le succès de Molière connaît l’un de ses plus beaux éclats : avec sa troupe, il rencontre un succès public important avec L’École des Femmes, comédie en 5 actes. Pourtant, malgré les théâtres qui ne désemplissent pas, l’auteur doit faire face à de nombreuses critiques, principalement adressées par des grands bourgeois choqués par les péripéties de la pièce, qui se concentre sur une étude des mœurs outrancière qui caractérisait l’œuvre de l’auteur en son époque. Afin de contrer ces attaques, il monte avec sa troupe une nouvelle pièce de théâtre en guise de réponse : La Critique de L’École des Femmes est née. Suivra quelques mois plus tard L’Impromptu de Versailles, nouvelle pièce où Molière se met lui-même en scène en train de diriger ses acteurs.

Julie Deliquet propose une savante variation de ces deux dernières pièces avec Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… Au cœur d’un décor grandiose composé d’un appartement sur deux étages, la metteure en scène convoque le célèbre auteur au côté de ses plus fidèles collaborateurs : Madeleine et Armande Béjart, mère et fille, dont la deuxième est la femme de l’auteur, mais aussi Mademoiselle du Parc, Du Broisy ou encore La Grange. À la suite d’une représentation de L’École des Femmes en 1662, la troupe se réunit dans cet appartement pour faire le point sur l’avancée des représentations : les coûts financiers sont élevés, mais le succès les rentabilisent avec succès. Pourtant, l’aigreur se fait ressentir chez plusieurs membres de la troupe : certains d’entre eux souhaitent jouer la pièce en série durant plusieurs mois, tandis que d’autres se montrent foncièrement opposés à cette idée.

Cet arc narratif est la pièce centrale du récit : Deliquet s’interroge avec intelligence sur la place de l’art et de son caractère soi-disant « noble ». Le sujet de la légitimité de la comédie est au centre des dialogues, posant la question de si celle-ci peut être reconnue comme estimable face au registre de la tragédie, largement estimé dans les sphères intellectuelles du XVIIème siècle. Cet argument est brillamment mis en œuvre, allant jusqu’à interroger le spectateur d’aujourd’hui : la comédie est-elle aussi importante que le drame ou la tragédie ? Ne serait-elle pas révélatrice d’une vision de médiocrité mais sans visibilité, fondée sur un simple jugement de valeur ? La question tente toujours de trouver sa réponse aujourd’hui, et appuie l’argument principal de la pièce avec une grande perspicacité. 

Autour des disputes qui animent la troupe, un moment de bonheur vient toutefois calmer les esprits. Un repas est organisé en honneur du succès de la pièce, où La Grange gratte de sa guitare pour faire rire les enfants de la demeure, tandis que le personnage de Brécourt offre des cadeaux et fait rire la troupe avec une série d’imitations. Pour éclairer ce moment de joie, Julie Deliquet mise sur une lumière naturelle, composée de bougies allumées par les acteurs eux-mêmes : le charme de la nuit y est délicieusement intime, autour d’un moment de joie foncièrement drôle servi par des acteurs excellents, Clément Bresson en tête dans la peau de l’auteur. La contradiction des sentiments de cette première partie va permettre à Molière d’écrire sa critique de L’École des femmes, qu’il montera quelques mois plus tard au cours de cette période de 1662-1663.

Molière au travail

Dans la deuxième partie de la pièce, qui se déroule quelques mois après la première, la troupe s’organise précipitamment après l’annonce d’une grande nouvelle : Monsieur le Roi vient observer une représentation de La Critique de l’École des Femmes et de L’Impromptu de Versailles, deuxième pièce écrite par Molière dans le même temps, répondant cette fois-ci à une critique de La Critique de L’Écoles des Femmes émise par le dramaturge Edme Boursault.

Plus discret dans une première partie, Molière l’auteur laisse la place au Molière metteur en scène : au cœur de l’appartement, Clément Bresson livre une performance ébouriffante, toute en énergie, s’agitant et criant dans tous les sens pour tenter de sauver les meubles de son travail. Le drame de la première partie laisse la place à un pur moment de joie : Armande Béjart est prise d’un fou rire, tandis que Mademoiselle du Parc n’arrive pas à retenir une seule ligne de son rôle ! Du Croisy s’énerve tandis que Brécourt vient toujours trop tôt sur la scène : chacun et chacune est pris dans le tourment de ses propres défauts. 

Jean Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… devient dès lors une pure comédie, proche de la farce : les situations comiques s’enchaînent à un rythme fou, permettant aux comédiens de se transcender au sein de ce décor grandeur nature. Julie Deliquet propose une vision rare dans la représentation de l’auteur : celle de le voir réellement au travail, réciter son texte et diriger ses acteurs avec toute l’énergie et la passion qui le caractérise. La pièce rend un hommage appuyé au « patron » de la Comédie-Française, ne donnant pas à voir l’homme dans ses tourments sentimentaux, mais dans ce qui caractérise le mieux la grandeur de son nom : celui d’un bourreau de travail, fou de ses comédiens et de ses textes, prêt à tout pour jouer coute que coute malgré les problèmes sentimentaux, les mots à demi-voix et la pression du pouvoir royale. Un délice théâtral qui vient clôturer avec brio la saison Molière 2022.

Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres…
D’après L’École des femmes, La Critique de l’École des femmes et L’Impromptu de Versailles de Molière
Adaptation de Julie Deliquet, Julie André et Agathe Peyrard
Mise en scène de Julie Deliquet
Avec la troupe de la Comédie-Française : Florence Viala, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Adeline d’Hermy, Sébastien Pouderoux, Pauline Clément et Clément Bresson
Jusqu’au 25 juillet en Salle Richelieu à la Comédie-Française

Visuel : Clément Bresson, Pauline Clément, Hervé Pierre, Serge Bagdassarian, Florence Viala, Adeline d’Hermy, Sébastien Pouderoux, Elsa Lepoivre

Visuel © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

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Yohan Haddad

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