Théâtre

La puce à l’oreille de Feydeau à la Comédie Française, une réussite exceptionnelle

La puce à l’oreille de Feydeau à la Comédie Française, une réussite exceptionnelle

29 septembre 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Lilo Baur se saisit d’une pièce rarement montée de Feydeau: La Puce à L’Oreille. Elle se confronte à l’extrême difficulté dramatique de la pièce. Secondée par la troupe brillante du Français elle réussit l’impossible, transformer la salle Richelieu  en une arène du rire durant deux grosses heures.

Nous n’avions pas vu cela depuis longtemps. Nous pourrions presque écrire que jamais la salle Richelieu n’a autant ri à l’unisson, ressemblant parfois à l’Olympia d’un comique à la mode. Pourtant, une pièce de Georges Feydeau exige beaucoup pour faire son effet. L’auteur de la fin du 19e siècle, début du 20e, fils d’un père hémiplégique mort trop tôt et d’une mère réfugiée juive polonaise qui fut femme galante était anxieux déprimé et dépressif, cocu et mélancolique, syphilitique et psychotique. Son oeuvre en est aigre douce. Il meurt à 58 ans après des séjours en sanatorium probablement pour paranoïa.

Georges Feydeau croque les habitudes de ses contemporains avec justesse et à force de scénario rocambolesque. Il dépeint dans des vaudevilles emportés la vie licencieuse d’une classe possédante à cheval sur ses acquis plutôt que sur ses principes. Il dissèque en nous amusant le patriarcat petit-bourgeois avec une remarquable acuité. Toutefois la science de Feydeau est de bâtir des quiproquos dans un naturalisme radical. Chez lui il n’y a aucune psychologisation, aucun sous-texte, seulement la joie de partager avec le public des secrets que ses personnages ne découvriront qu’à la fin de la pièce. La mise en scène se doit d’être rapide et galvanisante.

L’intrigue débute au galop et ne sera jamais ralentie. Raymonde (Anna Cervinka) soupçonne son mari, M. Chandebise (impressionnant Serge Bagdassarian) de la tromper à l’hôtel du Minet-Galant . Elle fomente avec son amie Lucienne (hilarante Pauline Clément) de le démasquer en se faisant passer pour la maîtresse supposée et en l’invitant à un rendez-vous dans ce fameux hôtel borgne. Mais Chandebise avoue à son médecin, Finache (burlesque Alexandre Pavloff) qu’il connaît désormais des pannes; il décide d’envoyer à sa place Tournel (Sébastien Pouderoux épatant) qui, Chandebise ne le sait pas, est follement épris de sa femme. L’hôtel emploie comme factotum Poche qui ressemble à Monsieur Chandebise (Lilo Baur choisit d’en faire un sosie parfait interprété par le même acteur : le remarquable Serge Bagdassarian). L’hôtel est tenu par Olympe et Augustin ( respectivement Cécile Brune dont on ne peut imaginer La Comédie Française sans elle et Thierry Hancisse);  ils ont équipé leur hôtel d’un système anti flagrant délit de lits sur tournette. Il suffit aux amants de presser un bouton pour que le leur lit disparaisse et soit remplacé par le lit de Batistin ( Bakary Sangaré)  improbable vagabond alcoolique.  La mécanique à quiproquos est solidement enclenchée. Ajoutons que Lucienne se compromettra en toute innocence, mais non sans de terribles conséquences dues à son mari jaloux et sanguin (fantastique et dynamique Jérémy Lopez). Ajoutons encore que Nicolas Lormeau est impayable dans son emploi de majordome éternellement jaloux.

Bien sûr il y a les portes qui s’ouvrent et se claquent, il y a aussi la circulation des personnages précise calibrée. La scénographie inventive et l’immense talent de chaque comédienfrancais  garantit chaque effet comique. Chaque gag marche. La pièce est en matière de rire une friandise qui fond lentement dans nos gorges déployées. Et tout est merveilleux: le décor, la musique, les chansons, les chorégraphies jusqu’au changement de décors qui constituent des moments d’enchantement absolu et rare. Lilo Baur  possède ce talent de fabriquer une esthétique singulière (vérifiée entre autres dans La maison de Bernarda Alba) , elle révèle ici un autre talent celui du rythme. Elle sait que le texte du vaudeville est vidé d’intentions et de psychologie et qu’en cela il oblige à la prise d’otage vigoureuse de l’attention du spectateur et de son goût pour l’humour de situation. Sans cet embrasement des sens et ce ravissement de chaque instant  Feydeau s’épuise.

La metteuse en scène a besogné sur chaque détail, sur chaque gestuelle, chaque mouvement, chaque pas parfois pas de danse. Pour sa cinquième mise en scène à la Comédie-Française, Lilo Baur impressionne et marque l’histoire de la salle Richelieu et de Feydeau. Les rires sont partagés et continus. La pièce est déjà très réservée. cependant elle connaîtra le jeudi 17 octobre une diffusion en direct relayée dans plus de 300 salles de cinéma en France et à l’étranger. Ainsi resteront dans les esprits  du plus grand nombre les costumes remarquables de Agnés Flaque les lumières travaillées de Fabrice Kebour la musique au diapason de Meech Ochowiak et  les performances  des comédiens français, mention spéciale pour Serge Bagdassarian, Pauline Clément, Cécile Brune et Jérémy Lopez. 

La folie de Feydeau y est sauvegardée autant qu’est rerouvé l’esprit joyeux et léger du boulevard. Qui pourra désormais monter Feydeau sans cette nouvelle référence?

 

 

La Puce à l’oreille
de Georges Feydeau
Mise en scène Lilo Baur
Avec Thierry Hancisse, Cécile Brune, Alexandre Pavloff, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka, Pauline Clément, Jean Chevalier, Élise Lhomeau, Birane Ba, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Camille Seitz, Askel Carrez, Mickaël Pelissier, Nicolas Verdier
Scénographie Andrew D Edwards
Costumes Agnès Falque
Lumières Fabrice Kebour
Musique originale et concept sonore Mich Ochowiak
Réglage des mouvements Joan Bellviure
Maquillages Carole Anquetil
Collaboration artistique Katia Flouest-Sell

Durée : 2h15

Du 21 septembre 2019 au 23 février 2020 en alternance
Matinée à 14h, soirées à 20h30
Comédie-Française
Salle Richelieu
Place Colette, Paris 1er

La Puce à l’oreille au cinéma
Spectacle diffusé dans plus de 300 salles, jeudi 17 octobre 2019 à 20h15

 

Crédit Photos Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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