Théâtre
Un « Tartuffe » en plein air époustouflant, obligeant le Ciel à prendre parti !

Un « Tartuffe » en plein air époustouflant, obligeant le Ciel à prendre parti !

06 juin 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Afin de marquer la nouvelle édition du Festival des Nuits de Fourvière, quoi de mieux que d’ouvrir le bal avec un immense classique de la littérature française ? Et qui plus est, un classique encore jamais entendu, une version inédite du Tartuffe de Molière ! C’est au cœur du Théâtre antique romain que la troupe de la Comédie Française a fait entendre cette comédie grinçante ce samedi 4 juin 2022.

Un Tartuffe revisité

Il est impossible d’aborder cette pièce de Molière sans revenir sur ses origines car malgré sa renommée internationale, le Tartuffe connu de tous n’est pas le premier Tartuffe pensé par son auteur. Écrite en 1664, la première version de la pièce – Le Tartuffe ou l’Hypocrite – était une comédie en trois actes. Censurée par le roi Louis XIV dès la première représentation, elle ne fut plus jamais jouée … du moins jusqu’à aujourd’hui ! C’est une version en cinq actes de 1669 – Le Tartuffe ou l’Imposteurqui connut un triomphe à travers les siècles. 

Afin de rendre hommage à ce grand dramaturge pour son 400e anniversaire, la Comédie Française a décidé de reprendre cette version inédite. La restitution fut orchestrée par l’universitaire et historien Georges Forestier, en collaboration avec Isabelle Grellet. Tous deux ont effectué un travail de recherche approfondi pour redonner naissance au Tartuffe ou l’Hypocrite

Un déchirement familial

La version mise en scène par Ivo Van Hove subjugue par son efficacité et sa profondeur. Le metteur en scène belge donne naissance à une pièce plus comique, plus équilibrée dans ses parties et plus juste dans l’histoire. Plus de Deus ex machina, plus de bonne morale prêchée, Tartuffe est chassé mais il ne reviendra pas pour se venger. On se penche finalement plus sur un drame familial où un “étranger” vient bouleverser toutes les relations – filiales, amoureuses, fraternelles – que sur un homme dont l’imposture étouffe.  

Le Tartuffe ou l’Hypocrite devient une fable familiale où chacun tente de se faire entendre. Père et fils s’affrontent dans un duel sanglant qui ne laisse pas de côté la violence et la peur. Mari et femme se dévorent autour d’un homme qui les trompe. Des frères tentent de communiquer mais vainement, les portes de l’écoute sont closes. 

La scène devient le lieu des combats, un endroit que tout le monde veut posséder. Ivo Van Hove accentue cette idée en dressant sur le sol une grande toile blanche : un ring luminescent où les pires mots sont prononcés, où les pires gestes réalisés. 

Une pièce hypnotique 

Tartuffe s’ouvre sur une longue scène introductive où la parole est laissée de côté. On y voit un homme recueilli par une famille, déshabillé, lavé, habillé et accepté à bras ouverts. Tartuffe devient en quelques minutes le centre de l’attention, il devient un homme qui fait partie intégrante du décor puisqu’il naît en même temps que celui-ci, sous les yeux des spectateurs. Il devient le maître de la maison, celui qui sera écouté et vénéré. 

Les lumières et le décor scénographié par Jan Versweyveld construisent un lieu insolite et mystique. Quatre flambeaux laissent le pas à un ensemble de lustres auxquels s’ajoutent un escalier central et deux grands miroirs qui prolongent l’espace et trompent celui qui regarde en dédoublant les lieux. Plus rien n’est vrai, tout est caché, omis, à l’exemple de ces portes au centre des miroirs qu’il est difficile de voir.  

Ce prologue muet est marqué par la musique, élément central de toute la pièce. Composée par Alexandre Desplat, elle s’insère dans toutes les scènes pour en souligner les effets, accentuer le suspens, la douceur ou la tension. Du piano, à l’orgue, en passant par le violoncelle, les percussions ou des sons plus électroniques, chaque instant se retrouve amplifié par les sons perçus. 

Des personnages / Une troupe

Cette version de Tartuffe engendre des personnages emplis de désirs, qui se déchirent les uns les autres pour pouvoir les satisfaire. Il devient difficile de savoir ce que chacun ressent et pour quelles raisons. Orgon écoute-t-il Tartuffe car il croit indéniablement en sa parole ? Ne souhaite-t-il pas plutôt affronter l’ensemble de sa famille afin de montrer qui en est l’ultime maître ? Elmire est-elle si révoltée par le comportement de Tartuffe ? N’est-elle pas plutôt entièrement tombée sous ses charmes ?

Toutes ces ambivalences sont également engendrées par des comédiens au talent indéniable. Denis Podalydès signe un Orgon totalement soumis, qui n’arrive pas à répondre, bégaie, répète les mêmes phrases en boucle et qui ne parvient à se faire entendre qu’en sortant les poings, en soumettant par la peur ceux qui l’entourent. Christophe Montenez donne naissance à un Tartuffe d’un tout autre type : désirable, beau, caractériel. Il n’est plus ce personnage repoussant que dépeint la pièce mais intrigue par ses gestes, ses paroles. Il devient difficile d’entièrement le détester bien que l’on sache qu’il est un vil manipulateur. Dominique Blanc confère à Dorine la force qui lui est nécessaire pour se faire entendre alors qu’elle n’est qu’une simple servante. Et il ne faut pas laisser de côté Marina Hands (Elmire), Claude Mathieu (Mme Pernelle), Loïc Corbery (Cléante) et Julien Frison (Damis). 

Le ciel se déchire

Voir une pièce en plein air est déjà une expérience particulière et singulière, mais voir une pièce en plein air qui prend à partie son environnement naturel, cela ne peut s’oublier. Hier soir, l’ensemble du théâtre romain a fait face au déchirement du ciel au moment même où les personnages mentionnaient “l’orage” et “le Ciel”, et cela à plusieurs occasions. Cette simultanéité hasardeuse a conféré à la pièce une tout autre dimension : elle s’est inscrite dans notre monde et dans le temps présent, faisant sien des caprices du ciel.

De cet orage est né un fou rire général, une implication ultime des spectateurs dans ce qu’ils regardaient. Les sous-entendus dans les phrases ont été révélé comme à ce moment où Elmire dit à Tartuffe “L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage” en sachant pertinemment qu’elle lui ment et qu’elle pense le contraire. A ses mots, le tonnerre a déchiré le silence, se liguant à Elmire au désavantage de Tartuffe. 

Ivo Van Hove marque avec beauté sa 3ème collaboration avec la Comédie Française. Il met en scène une pièce remarquable où brutalité, désespoir et amour se liguent au rire de la comédie.

Visuel : ©Jan Versweyveld

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Lucine Bastard-Rosset

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