Théâtre

AU BUT DE THOMAS BERNHARD MISE EN SCÈNE CHRISTOPHE PERTON AU POCHE MONTPARNASSE

AU BUT DE THOMAS BERNHARD MISE EN SCÈNE CHRISTOPHE PERTON AU POCHE MONTPARNASSE

12 octobre 2017 | PAR David Rofé-Sarfati

La petite salle du Poche Montparnasse devient chaque jour à 21H00 ( le dimanche à 15H00) le lieu d’une grosse production bâtie sur le texte de Thomas Bernhard, un quasi monologue défendu par une quasi légende la comédienne Dominique VALADIÉ.

L’écrivain autrichien Thomas Bernhard naît le 10 février 1931 à Heerlen aux Pays-Bas ; sa mère le nomme Thomas en hommage à Thomas Mann; il est le fils illégitime d’un père alcoolique qui l’abandonnera sans le reconnaître. Il passe une grande partie de son enfance à Salzbourg auprès de son grand-père maternel, lui-même écrivain, alors que sa mère est occupée à son labeur pour assurer leur subsistance. Après l’Anschluss sa mère s’installe en Bavière. C’est l’époque du nazisme triomphant et le jeune Thomas intègre une pension national-socialiste. Il écrira plus tard :

Intellectuellement coincés entre le catholicisme et le national-socialisme, nous avons grandi et nous avons finalement été broyés entre Hitler et Jésus Christ, en tant que reproduction de leurs images, faites pour abêtir le peuple.

Aussi sa vie littéraire déplie sa relation paradoxale avec l’Autriche et connaît une succession de scandales. Poitrinaire son style fait de phrases longues et de répétitions semble pourchasser un souffle ou son extinction. Épuisé par sa pathologie pulmonaire il recourt au suicide assisté et dans son testament interdit la diffusion et la représentation de ses œuvres en Autriche pour les cinquante années suivant sa mort. À sa demande, son cadavre est enveloppé d’un tissu blanc et placé dans un cercueil le plus simple possible, comme les Juifs orthodoxes et seuls trois membres de la famille seront présents à l’enterrement.

Thomas Bernhard est ainsi très concerné par la question de la famille et des origines, la question de l’amour filial; il est très occupé par son interrogation sur la détresse physique et psychique, sa mélancolie. Au-delà il élabore le thème de l’écriture et du théâtre sous la forme d’une création littéraire qui repasse sur le trauma et le met en scène pour l’effacer, puis pour faire trace de cet effacement à cette fin de se donner à survivre. Sa compulsion à écrire est à la hauteur de la vertu qu’il prête à cette écriture : se constituer pour survivre.

Dans la piece Au but, une mère lutte à se constituer et à survivre dans un monologue logorrhéique merveilleux et riche de sous entendus, d’allusions et d’aveux; et parce qu’il s’agit de dire le vrai et l’authentique, riche de cruauté. Une mère et sa fille sont allées voir la pièce d’un jeune auteur dramatique, la pièce s’appelle, titre programmatique, Sauve qui peut. La mère décide d’inviter l’auteur (Thomas Bernhard ?) à passer quelques jours avec elles dans leur maison du bord de la mer. Veuve elle a perdu son premier enfant. Elle n’a que des horreurs à dire de cet enfant répugnant; sur son mari aussi qu’elle a épousé parce qu’il possédait une fonderie et cette jolie maison au bord de la mer. En même temps elle décrit  un homme fascinant qui une fois mort aurait touché au but. L’a telle assassiné ? certainement et la fille sait tout et ne dit rien.
La mère organise pour l’auteur dramatique une rencontre avec sa fille, dans un premier ratage. Elle veut aussi lui prouver parce que jeune encore qu’il n’a pas su touché au but. Mais c’est raté encore car il le sait déjà.

La pièce est fabriquée de toutes ces ambiguïtés, de ces désespoirs, de ces ratages et de bien d’autres choses encore; le texte car pluriel et rude effraie. Il aura fallu l’intelligence du jeu de Dominique Valadié et son talent pour nous accompagner dans cette périlleuse traversée. La comédienne colle au souffle de Bernhard et de son texte et y invente un supplément lorsqu’au milieu de la brutalité elle parvient à délivrer dans une fulgurance une bouleversante et saisissante humanité. On frissonne. Léna Bréban confirme encore son immense talent; elle ne joue pas la fille, elle l’est.

On ne manquera pas l’occasion qui nous est offerte de voir Dominique Valadié au travail, en vrai car si proche de nous dans cette petite salle du Poche.

AU BUT

Artistes : Dominique Valadié, Léna Bréban, Yannick Morzelle, Manuella Beltran
Metteur en scène : Christophe Perton

Le Théâtre de Poche Montparnasse – Le Petit Poche
75 Boulevard du Montparnasse
75006 Paris

1H55

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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