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Les Terrestres de Noël Mamère et Raphaelle Macaron: une bande dessinée chez les éclaireurs du « monde d’après »

Les Terrestres de Noël Mamère et Raphaelle Macaron: une bande dessinée chez les éclaireurs du « monde d’après »

19 septembre 2020 | PAR Chloé Hubert

Les Terrestres de Noël Mamère et de Raphaelle Macaron est la première bande dessinée des Editions du Faubourg. Dans ce « reportage dessiné », ce duo malicieux formé d’un vieil écolo et d’une jeune artiste libanaise part à la rencontre de celles et ceux qui ont décidé de changer de vie pour changer le monde, avec en toile de fond la question de l’effondrement. 

« Les rêveurs d’hier sont devenus les éclaireurs de ce monde d’après »

La bande dessinée s’ouvre sur un court texte de Noël Mamère mettant en perspective leur reportage avec la crise sanitaire que nous traversons. Il y est question de celles et ceux qui, motivés par des considérations écologiques, décident depuis maintenant longtemps, de se retirer de la vie citadine et de choisir des modes de vie alternatifs. Il y a encore quelques années, ils étaient considéré comme des marginaux un peu fou et trop idéaliste. « Jusqu’à ce que le Covid-19 provoque cet ébranlement inouï de notre civilisation et souligne sa vulnérabilité. En quelques heures à peine, ces marginaux des éco-lieux sont apparus comme les heureux du monde, protégés dans leurs communautés campagnardes, ne dépendant de personne d’autre que d’eux-mêmes pour subvenir à leurs besoins. Ils sont devenus le modèle de tant de citadins qui se sont précipités à la campagne dans une sorte de réflexe survivaliste révélateur du malaise ambiant et de la peur de l’effondrement ». Cela apparait désormais comme une évidence : « les rêveurs d’hier sont devenus les éclaireurs de ce monde d’après qui tarde tant à venir » et ce reportage dessiné est un voyage à leur rencontre commencé il y a un an et dont la nécessité impérieuse à été prouvée par les événements récents.

De la Zad de Notre-Dame-des-Landes au Yggdrasil de Pablo Servigne

Le duo formé de Noël Mamère – qu’on ne présente plus – et de Raphaelle Macaron, une jeune illustratrice et autrice de bande dessinée libanaise part donc sur les traces de ces éclaireurs et propose un livre qui prend la forme de cinq reportages aux couleurs acidulées. Ils sillonnent les routes: de Notre-Dame-des-Landes et son autogestion agricole, à Pontivy où des anciens étudiants des grandes écoles se sont établis dans une clinique désaffectée pour créer un réseau de mise en relation d’initiatives écologiques et solidaires, en passant par la Réole où un couple, après avoir décidé de quitter une vie citadine, s’est installé dans une maison 100% recyclable et pauvre en consommation d’énergie. Ils rencontre également Pablo Servigne, chantre de la collapsologie et théoricien de l’effondrement, avec qui ils discutent du concept, finalement plus complexe qu’une simple fin du monde. Car de l’effondrement, il en est question dans ce reportage dessiné, et c’est même la question principale qui est posée aux personnes qu’ils rencontrent : quel rôle à joué l’effondrement dans votre engagement ?  Tous et toutes y répondent, tantôt avec ferveur et espoir, tantôt avec cynisme et pessimisme ou bien encore avec indifférence et pragmatisme. C’est cette diversité des rapports à la notion d’effondrement mais aussi des modalités d’engagement qui fait de ce livre un joli panorama des engagements écologiques alternatifs, plus profonds qu’une simple volonté de “revenir à la lampe à huile” ou d’instaurer un “modèle Amish” pour reprendre les mots du Président de la République au sujet des opposants à la 5G.

Un duo malicieux pour un dialogue intergénérationnel et interculturel

Outre la rencontre avec ces éclaireurs du monde d’après, ce livre est aussi celui d’une rencontre intergénérationnelle et interculturelle: celle de la jeune artiste libanaise avec l’écologiste aguerri. Celle-ci est mise en scène dans ce livre qui est d’ailleurs raconté du point de vue de la jeune femme. On l’y voit par exemple prise de panique à l’évocation de l’effondrement et consternée par le calme et la tranquillité de Noël Mamère. Est-ce dû à son âge qui l’empêche d’avoir peur de connaitre l’effondrement de son vivant, contrairement à la panique des nouvelles générations récemment réuni sous les termes d' »éco-anxiété », d' »angoisse climatique » ou de « solastalgie »? Ou bien est-ce dû à une conception différente de l’écologie qui invite à penser la fin d’un monde et non pas du monde ? C’est dans ce double dialogue entre deux cultures et deux générations que se trouve toute la richesse de cette bande dessinée qui permet de mettre en perspective des questions fondamentales à la lutte environnementale. Des réflexions passionnantes sont par exemples abordées sur le caractère fondamentalement occidental de l’écologie militante et la place que l’on peut donner aux angoisses écologiques lorsque l’on à connu la guerre avec la question de la « hiérarchie de la souffrance » racontée par l’autrice qui a déjà connu l’effondrement politique dans son pays. D’autres questions comme celle de la responsabilité de faire des enfants – ou non – dans un monde qui s’éffondre ou encore de la place de la violence dans les mouvements écologiques sont abordées. 

Les Terrestres (le terme est emprunté au philosophe Bruno Latour) est une jolie bande dessinée riche et intelligente qui soulève des questions tout en montrant des alternatives inspirantes. « Le réalisme n’est plus là où on le voyait ! » s’exclame Noël Mamère, et la situation actuelle lui donne plus que raison. Pour se tourner vers ces nouveaux éclaireurs, ce livre est un très beau début. 

 

Visuel: ©Couverture officielle

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