Théâtre

« Les Mystiques » : aventure aux personnages fascinants, à voir à Paris aux Plateaux Sauvages

« Les Mystiques » : aventure aux personnages fascinants, à voir à Paris aux Plateaux Sauvages

22 novembre 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Nouveau spectacle proposé par Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon, Les Mystiques ou Comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers donne à rencontrer des figures puissantes, guidant (ou pas) un personnage principal vers le mot « mysticisme ». Avec pour les incarner, des comédien(ne)s magnifiques. Un spectacle à voir aux Plateaux Sauvages, lieu récent accueillant.

Un artiste se trouve un jour, tout à coup, obsédé par les figures de grands mystiques tentant d’établir des dialogues avec Dieu. Pour l’aider à se jeter dans ce « mystère », une demi-sœur religieuse, un voyage en Italie (sur les traces de Catherine de Sienne), un « troisième œil » ou encore la voyante mythologique Cassandre vont venir à lui, et lui permettre de vivre une aventure humaine dont le délire ne sera pas absent.

Les Mystiques… est un spectacle traversé par des figures fascinantes. A commencer par cette demi-sœur au charisme intense, jouée par la grande Mireille Herbstmeyer. Lorsqu’a lieu le premier échange avec le héros, dans un restaurant asiatique, elle impressionne par sa présence inquiète, et ses postures qui laissent deviner un bouillonnement intérieur. Lorsqu’elle rejoint ensuite le personnage principal à Niort dans le lieu où il est en résidence d’écriture – avec « Sarah », dramaturge qui l’aide à appréhender plusieurs figures de mystiques – cette demi-sœur évoque les basculements pouvant mener un esprit vers le mysticisme, au fil d’une tirade chargée d’humanité en forme de liste : les mots sonnent alors superbement, les qualités de jeu et d’écriture s’unissent pour offrir un grand moment.

De même, lorsque le héros se trouve égaré dans une zone sableuse non loin de la ville de Sienne, il est visité par une jeune fille vagabonde, qui marche avec une guitare et un livre de Patti Smith, et lui décrit ce en quoi elle croit. Dans ce passage, la comédienne Flore Lefebvre des Noëttes fait merveille, en particulier lorsqu’elle épouse avec sa parole le rythme des notes qu’elle joue. La figure qui naît sous nos yeux, quasi fantastique, émeut.

Écrit et mis en scène par Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre (Pourquoi mes frères et moi on est partis…, Les Deux Frères et les Lions, Gotha, Lilith, Le 23 octobre 2002 : j’ai perdu la foi, sans compter une résidence très marquante au Forum du Blanc-Mesnil aujourd’hui disparu), le spectacle entraîne à sa suite. Son scénario fait se succéder un grand nombre de lieux différents, qui trouvent leur existence, en partie, grâce à un beau travail sur la lumière, qui s’allie à une scénographie sobre et belle où trône un bassin à eau au design marquant, entre autres. Au début, le mélange entre récit d’événements réalistes et apartés sur l’état d’esprit des mystiques déroute un peu. Tout à coup, ces deux éléments font sens ensemble, lors d’une scène où le jeu physique l’emporte : se rappelant de ses premiers cours de théâtre, et de l’impression transcendante qu’il y éprouva, le héros fait un parallèle entre Socrate et Platon et les auteurs mystiques sur lesquels il travaille. Le rapprochement interpelle, d’autant plus que Mathieu Genet, interprète de ce héros, se révèle éblouissant à cet instant : il exprime cette pensée qu’il vient d’avoir en une scène physique belle et puissante, où son agilité émerveille.

Et le passage d’une situation à une autre surprend : on ne sait jamais quelle nouvelle figure va sortir de l’ombre, pour apporter avec elle son contexte. Plus loin, une autre scène physique convoquera Cassandre, voyante de la mythologie antique. Cassandre, jouée de façon furieuse par Lisa Pajon, aussi convaincante dans cette peau-là que lorsqu’elle incarne Sarah, dramaturge tâchant de comprendre l’état d’esprit des personnes mystiques, ou des personnages très en prise avec la réalité, qu’il s’agisse d’une compagne de voyage trop bavarde ou d’une connaissance ayant des choses à raconter sur les expériences liées au mysticisme (rôle où son art du fou rire fait merveille).

Le récit, au final, prend la forme d’une aventure personnelle et humaine, qui tend vers l’universalité. L’action progresse au fil de scènes où les situations réalistes se teintent de délire, et où les comédiens passent allègrement d’une figure à une autre. Dans cet emploi, Makita Samba se montre expert : à chacune de ses apparitions, il empoigne un registre différent, et fait tout de suite exister un nouveau personnage avec une grande force. De même pour Bruno Gouery, aussi impérial dans la peau du père du héros que dans les habits d’un opticien fou. On se dit que le spectacle paraît donner à entendre, au final, par l’intermédiaire de ses très beaux personnages, ce qu’il comprend de l’extase, de la transcendance ou de l’expérience mystique. Et semble essayer d’interroger, aussi, la position que peut occuper une religion dans une vie…

Les Mystiques… sont à voir aux Plateaux Sauvages, établissement culturel de la Ville de Paris, qui oeuvre depuis septembre 2016 dans le XXe arrondissement. Lieu de résidence pour les compagnies et artistes, d’action culturelle publique et de création, qui accueille chaque saison de nombreuses équipes artistiques, il est dirigé par Laëtitia Guédon.

Le texte du spectacle est publié aux Solitaires Intempestifs.

Le spectacle est encore à voir les 22 et 23 novembre, ainsi que du 26 au 30 novembre (horaire : 20h). Dates suivantes : à Bar-le-Duc le 6 décembre (ACB Scène nationale) ; à Versailles les 11 et 12 décembre (Théâtre Montansier) ; à Bressuire le 20 décembre (Scènes de territoire). Et en 2019 : à Saintes le 29 janvier (Le Gallia) ; à Châtellerault le 31 janvier (Les 3T).

Les Deux Frères et les Lions (critique ici), autre spectacle d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon, revient également au Théâtre de Poche-Montparnasse, du 8 janvier au 17 mars 2019.

Visuels : Les Mystiques © Théâtre Irruptionnel / Les Plateaux Sauvages

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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