Marionnette
« Moby Dick » par Yngvild Aspeli où le voyage entre les mondes

« Moby Dick » par Yngvild Aspeli où le voyage entre les mondes

27 mai 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Initialement programmé dans le IN d’Avignon en 2020, Moby Dick, mis en scène par la marionnettiste Yngvild Aspeli (cie Plexus Polaire), se dévoile à Paris au Monfort jusqu’au 29 mai, avec la complicité du théâtre Le Mouffetard.

Moby Dick – cie Plexus Polaire (c) C. Raynaud de Lage

Une relecture de Moby Dick

Il est donc ici question d’adapter pour la scène le roman d’Herman Melville. Une tâche ardue, qui est sans doute difficile à imaginer sans recourir à l’aide de la convention marionnettique : comment sinon représenter les baleines, dont la terrifiante baleine blanche? Yngvild Aspeli aime cette transition du roman au théâtre visuel, qui était déjà son mouvement dans Cendres (notre critique) et dans Chambre Noire (notre critique), ses précédentes grandes formes.

En s’emparant du récit de Merville, la metteure en scène choisit son matériau. Ce qui l’intéresse, manifestement, c’est d’en tirer une occasion de montrer les tourments de l’âme humaine, une âme en l’occurrence torturée par la folie, et une folie contagieuse. Sur un plan plus métaphysique, la violence de l’Homme lancé à l’assaut d’une Création qui lui résiste alors même qu’il la dévaste pour en arracher les fruits. Le bras de fer entre la Vie et la Mort, éternellement connectés : “En finir ou recommencer, c’est la même chose”, souffle Ismaël au milieu de la pièce.

Exit donc les développements encyclopédiques de Melville sur la navigation ou les cétacés – et c’est sans doute heureux. Exit la galerie de personnages, qui se resserre au profit d’Ismaël le narrateur et du capitaine Achab. Exit l’histoire d’amitié avec Queequeg. La dramaturgie est efficace, elle dégage le personnage d’Achab de la gangue qui l’entoure, elle se focalise sur la brutalité de la chasse, sur la pulsion de mort qui traverse l’équipage du Pequod. En ressort une tragédie, qui met l’accent sur le poids des serments faits, les destins tracés, la fin inéluctable. C’est une tragédie moderne, et elle est traversée par le même souffle terrible que la tragédie classique.

Voir grand, ou faire voir grand

Pour restituer comme il le faut une geste d’une telle ampleur, il ne faut pas craindre la démesure, et Yngvild Aspeli s’en sort avec une certaine élégance, qui vient du fait qu’elle arrive à un résultat très impressionnant avec des moyens finalement modestes. Sa scénographie à deux niveaux, de principe sobre, lui laisse trois espaces de jeu qu’elle exploite à fond : pont du navire, entrepont, mer ouverte. Elle les utilise tour à tour comme plateaux ou comme castelets. L’habillage initial de la scène, qui fait comme l’armature de la proue d’un navire, mais peut aussi faire penser à la cage thoracique immense d’un squelette de baleine, impressionne d’emblée. On regrette d’ailleurs qu’il disparaisse assez vite.

Pour le reste, sept comédiens marionnettistes, quelques voiles sur lesquels se posent des vidéo-projections – ou derrières lesquels s’abritent les manipulateurs – et une pléthore de marionnettes, suffisent pour suggérer un univers immense, épique, foisonnant, un récit aux proportions dantesques. Pourtant, bien peu des éléments utilisés atteignent l’échelle 1:1. Preuve qu’avec la maîtrise et l’ingéniosité, on peut créer une forte impression sans recourir à des hordes de figurants ou à de coûteux effets spéciaux.

Peut-être s’autorisera-t-on un bémol à l’endroit du volume de la voix : sans doute dans le désir de rendre l’intensité de la lutte des hommes pour leur survie, et du déchaînement de la folie d’Achab, les interprètes donnent souvent de la voix jusqu’au cri. Tant et si bien que c’est un peu lassant, surtout si on compte le fait que la musique vient s’ajouter pour souligner avec force les moments les plus dramatiques. La dramaturgie est déjà suffisamment efficace sans qu’il y ait besoin de sans cesse pousser ainsi.

Au cœur de la proposition, la marionnette

De l’utilisation de la marionnette dans cette pièce, on pourrait dire beaucoup. Dans l’ensemble, la partie de manipulation cachée – par la technique du noir – fonctionne bien, elle autorise un vrai plaisir enfantin pour le spectateur qui contemple les poissons ou les modèles réduits de bateaux qui se déplacent comme flottant dans l’espace. La manipulation visible n’est jamais neutre: les marionnettistes sont alors grimés, que ce soit en membres d’équipage ou de façon plus sinistre. Rien n’est laissé au hasard.

De la qualité de la manipulation, on dira qu’elle n’atteint pas la fluidité et le naturalisme d’un Handspring Puppet – mais le naturalisme n’est ni l’objet ni le but de la pièce. L’animation des personnages humains est convaincante, bien rythmée, avec des intentions claires. Les cétacés se font parfois mutuellement un peu d’ombre. Rien de bien méchant, cela ne gâche pas le ballet aquatique des animaux, empreints d’une grâce singulière.

Surtout, la marionnette est utilisée pour les effets qu’elle peut produire, et ceci avec talent. Les jeux d’échelle, qu’il s’agisse de donner de la profondeur au plateau ou de représenter des scènes de chasse à la baleine, sont exploités habilement. Habiles aussi sont les effets de bascule de point de vue, qui donne au public l’impression de voir l’action de dessus. Les « effets d’irréalité » permis par les personnages marionnettisés, qui peuvent perdre des membres ou se mettre à flotter dans les airs, sont mobilisés pour ouvrir une brèche dans la réalité et montrer la folie délirante d’Achab. Ce dernier est alors campé par une marionnette géante, enflée comme l’ego de celui qui croit alors pouvoir tutoyer les dieux et le destin. Ainsi agrandi, il est le seul à rivaliser avec le gigantisme de la baleine blanche, révélant comme le focus de la pièce est mis à l’endroit de cette tension entre les deux monstres, l’humain contre l’animal. La marionnette se fait donc métaphore, et jamais plus puissamment que quand Achab ou ses hommes sont manipulés à vue par des marionnettistes masqués avec des visages de squelette – scènes aussi saisissantes que glaçantes, qui disent que la Mort se joue de l’homme et tire toujours les fils.

Au soutien, un excellent jeu d’acteurs

Cependant, tout n’est pas joué en marionnette, si beaucoup l’est. Au tout premier plan, Ismaël, le narrateur, est majoritairement joué par un acteur, même si le personnage évolue en marionnette lorsqu’il s’agit de le représenter au temps de l’action, au milieu de ses camarades. On saluera d’ailleurs le jeu de l’interprète, qui porte le prologue et l’épilogue sous la forme de deux monologues très statiques, qui ne sont pas précisément courts, et qui pourraient fatiguer la patience des spectateurs s’ils n’étaient interprétés avec ampleur et justesse.

Il y a aussi du jeu masqué – au rang duquel on peut compter les passages où les marionnettistes sont grimés en squelettes vêtus de robes noires. Il y a même l’inverse – trois sirènes dont tout le corps est artificiel mais dont la tête est celle d’une interprète, comme des sortes de Kokoschka géantes.

L’interprétation vocale du capitaine Achab, qui a la part belle des répliques, a également une importance centrale. C’est une partie du texte qui est admirablement prise en charge par le manipulateur principal de la marionnette, qui se décline d’ailleurs en trois échelles. Dans l’ensemble d’ailleurs on peut dire que l’interprétation des personnages, hommes d’équipage du Pequod principalement, est très satisfaisante. Sans doute par contre que donner à l’une des apparitions de la Mort la voix de Voldemort dans les films de Harry Potter a dû déconcerter plus d’un spectateur – on ne peut pas inviter une référence de cette ampleur sans qu’elle bouscule tout au passage.

Un habillage visuel et musical efficace

On peut dire que le travail sur les projections vidéo est somptueux. Il s’agit d’amener des ambiances, ou des représentations abstraites: cartes ou vaguelettes, ou éclairs de tempête, qui se surimpriment sur la scène et le cadre. Les images sont belles, ciselées, elles construisent par petites touches un univers à la fois nautique et ancien, qui situe très efficacement la pièce. Elles contribuent à nimber d’étrange les scènes les plus mystiques, et à créer l’élément aquatique quand nécessaire. A cet endroit d’ailleurs, on note que la mise en scène prend un risque, car il n’est pas sûr que tous les cadres de scène se prêtent avec le même bonheur à l’exercice, et le rendu dépendra étroitement de la salle…

La musique jouée en direct par trois musiciens postés à l’avant-scène donne une âme et une sensibilité supplémentaires au spectacle, comme c’est toujours le cas. Les interprètes peuvent se caler finement sur l’action et l’émotion, aussi attentifs les uns aux autres qu’ils le sont à l’avancement de la dramaturgie. Les sonorités vont du très rock à des ambiances planantes, presque psychédéliques. Elles illustrent fidèlement – peut-être même un peu servilement ? – ce qui se joue dans les scènes. En tous cas l’interprétation est précise, sensible, digne de tous les éloges.

Des facteurs de marionnette de tout premier plan

A propos des marionnettes, il faut saluer le travail de construction, peut-être plus encore sur ce spectacle que sur d’autres spectacles de marionnettes. En termes d’échelle, de maniabilité, de vrais défis étaient posés, tout en tenant l’exigence de ne rien céder sur le plan esthétique, avec une identité plastique forte. Les visages des humains sont taillés a coup de serpe, comme le visage des marins est buriné par la violence des éléments : ils sont magnifiques. Les baleines semblent minutieusement proportionnées, et douces, et fragiles, comme les victimes qu’elles sont de la chasse impitoyable que leur font les hommes. Difficile de ne pas avoir un pincement devant ce baleineau qui regarde une baleine adulte se faire découper par l’équipage. Le travail admirable de Polina Borisova, Manon Dublanc, Sebastien Puech et Elise Nicod, qui assistaient Yngvild Aspeli, doit être souligné.

La pièce de résistance, Moby Dick, la baleine blanche, est traitée avec habileté. Évidemment, on l’attend tout le long du spectacle, en se demandant quelle façon de la représenter aura été choisie. Projection? Marionnette ? De quel type, de quelle taille? C’est avec habileté qu’Yngvild Aspeli crée l’attente en ne montrant que sa queue, s’éloignant de dos, à deux ou trois reprises pendant le spectacle. Finalement, elle arrive à ne pas tout-à-fait céder à une surenchère dans le spectaculaire, en allant effectivement chercher dans le gigantisme, mais sans y insister puisque Moby Dick disparaît presque aussitôt apparue. C’est alors un animal terrifiant, monstrueux, qu’on dirait presque un zombie. La dernière image de la baleine, avant l’épilogue, est plus belle et plus douce, celle d’une créature gigantesque mais placide, peut-être même d’âge, qui passe tranquillement devant les spectateurs, comme pour signifier que le monstre n’en est finalement pas un.

Du souffle… mais encore un peu court

Au final, ce spectacle de théâtre visuel est une réussite, sans aucun doute. Il ne lasse jamais, il atteint son objectif de faire d’un récit d’aventures un conte philosophique sombre et puissant. L’univers marin est ici un univers étrange, mystérieux, inconnu, un lieu entre la vie et la mort. Ismaël nous invite à y voir la métaphore des recoins obscurs de l’âme humaine. C’est la vision de Melville. Yngvild Aspeli y amène aussi une dimension poétique, et en fait certes la tombe liquide de milliers de morts, mais ce qu’ils chuchotent à l’oreille des vivants n’est pas chargé de haine, et mérite peut-être d’être écouté. La metteure en scène nous parle avec des accents qui rappellent Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson. “Why all the living so strive to hush all the dead ?” sont les mots qui ouvrent la pièce.

Ce Moby Dick est traversé par un souffle autant que par une vision.

Pour autant, il nous semble que quelques petites choses manquent encore pour que l’on puisse proclamer qu’on tient là une œuvre parfaitement aboutie. Il nous a semblé que le spectacle avait en son milieu une sorte de ventre mou, fait de scènes à bord du bateau et de l’incident de Pip, qui manque à être vraiment trépidant ou significatif. Le combat final contre Moby Dick, tant attendu, ne remplit pas toutes ses promesses. Non tant par sa brièveté, qui se défend, que par une chorégraphie qui manque de netteté, des lumières qui ne trouvent pas toujours bien le corps de l’inquiétante marionnette-baleine. De sorte que l’acmé du récit s’en trouve un peu affaiblie. Quel dommage !

Tout de même, il faut le dire : des spectacles comme celui-ci, on en voit peu. Dans un genre différent, mais avec d’évidentes ressemblances, c’est au moins du niveau du 20 000 lieues sous les mers proposé par la Comédie Française en 2015. Il ne faut pas hésiter à aller le découvrir !

En France, on pourra par exemple voir Moby Dick en septembre au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières, ou en octobre au Trident à Cherbourg.

 

 

 

Mise en scène – Yngvild Aspeli

Créé et écrit avec les acteurs et marionnettistes – Pierre Devérines (en alternance avec Alexandre Pallu), Sarah Lascar, Daniel Collados, Alice Chéné, Viktor Lukawski, Maja Kunsic et Andreu Martinez Costa

Composition musique – Guro Skumsnes Moe, Ane Marthe Sørlien Holen et Havard Skaset

Fabrication marionnettes – Polina Borisova, Yngvild Aspeli, Manon Dublanc, Sebastien Puech, Elise Nicod

Scénographie – Elisabeth Holager Lund

Costumes – Benjamin Moreau

Création Lumière – Xavier Lescat et Vincent Loubière

Régie Lumière – Vincent Loubière ou Morgane Rousseau

Création Vidéo – David Lejard-Ruffet

Régie Vidéo – Hugo Masson ou Pierre Huber

Son – Raphaël Barani ou Simon Masson

Plateau : Benjamin Dupuis ou Xavier Lescat

Dramaturgie – Pauline Thimonnier

Assistant mise en scène – Pierre Tual

Production et Diffusion – Claire Costa

Administration – Anne-Laure Doucet et Gaedig Bonabesse

Visuels – Christophe Raynaud de Lage

 

« Mon visage d’insomnie » une belle histoire d’amour
Tosca à Vienne : le miracle des grandes voix
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture