Théâtre

Sous les « Cendres », les braises de la condition humaine

Sous les « Cendres », les braises de la condition humaine

12 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Cendres est un spectacle de théâtre tout-à-fait virtuose, écrit et mis en scène par la talentueuse Yngvild Aspeli qui adapte là le roman Before I Burn de Gaute Heivoll. A l’aide d’un mélange de marionnettes, de jeu d’acteur et plus généralement de théâtre visuel, ce spectacle met en scène deux histoires parallèles, celles de deux hommes qui perdent graduellement prise face aux forces tapies à l’intérieur d’eux-mêmes. Une oeuvre à la beauté saisissante, aux images fortes, à la structure complexe, qui mérite la réputation qui la précède. A ne pas manquer.

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Cendres, c’est la collision de deux récits lancés sur des trajectoires qui devaient inéluctablement se couper. Dans le sud de la Norvège, à une génération d’écart, dans un petit village, l’histoire d’un jeune homme qui met le feu aux habitations, et l’histoire d’un écrivain qui s’en saisit comme matériau littéraire plusieurs décennies plus tard. Deux intimités torturées. Deux êtres frêles, non pas anormalement fragiles, non pas extraordinairement faibles, mais au contraire des êtres tragiquement ordinaires, des êtres qui pourraient être n’importe lequel d’entre nous. Qui ploient sous les assauts de leurs démons. Qui brûlent d’un feu secret qui les consume.

C’est un récit de la condition humaine, une histoire de la bête tapie en chacun, et avec laquelle nous pactisons pour ne pas être dévorés. C’est la tableau de deux solitudes tragiques, de deux histoires intimes qui trouvent leurs failles du côté des parents, c’est une histoire alors de manque, mais d’amour peut-être aussi. C’est une représentation possible de l’inconscient qui est ici tentée, des courants bouillonnants qui charrient implacablement leurs scories sous la surface calme des choses. Et c’est, aussi, une interrogation sur la création artistique, sur les forces mystérieuses qui meuvent l’imagination et la déterminent.

Porter un drame aussi complexe à la scène, c’est un défi qui n’a pas intimidé Yngvild Aspeli. Elle prend appui sur le caractère hautement métaphorique de l’oeuvre à adapter – les flammes, la fumée, les cendres – pour en tirer autant d’images indélébiles à imprimer sur la conscience des spectateurs. La marionnette lui permet toutes les audaces dans la représentation des monstres tapis dans les inconscients, elle lui permet de figurer la foule des villageois alors même qu’elle n’a que trois interprètes en scène, de représenter le désordre intérieur comme l’imaginaire de l’écrivain au travail. D’une carcasse d’élan, apportée sur la scène, on tire ainsi la marionnette du père de ce dernier. Les démons du même personnage sont figurés par une marionnette de loup gigantesque, aux yeux phosphorescents, qui peut terrasser sa proie d’un seul coup de patte.

La scénographie est simple: deux espaces de jeu sont séparés par un voile, tendu sur toute la largeur de la scène, qui peut servir de support à des projections – la majorité des informations sont ainsi communiquées par des phrases qui s’y affichent avant de partir en fumée. En arrière-plan, accrochés en hauteur, des modèles réduits de maisons qui seront dévorées par des flammes virtuelles. A l’avant-scène, à jardin, la table de travail de l’écrivain, encombrée de papiers. L’espace derrière le voile est initialement celui des marionnettes, avec une manipulation équiplane en prise directe et des techniques de théâtre noir (Philippe Genty est crédité comme regard extérieur sur le spectacle), tandis que l’avant-scène est l’espace dans lequel se meut l’acteur incarnant l’écrivain… mais, évidemment, une porosité se fait à mesure que se délite la prise que ce dernier a sur la réalité. L’espace moins distinct derrière le voile est celui des souvenirs et de l’inconscient; l’autre semble être celui de la réalité physique. Suggérer autant, avec un dispositif aussi simple, est un beau tour de force. Et le théâtre noir permet quelques scènes hallucinées, qui peignent bien l’abîme dans lequel les personnages s’enfoncent.

La façon dont les marionnettes sont animées révèle un grand talent de la part des manipulateurs: ils échangent leurs positions sans à-coups, manipulent aussi bien seuls qu’à plusieurs, réussissent, à trois, à se débrouiller avec pas moins de neuf marionnettes différentes simultanément. L’acteur-marionnettiste jouant le rôle de l’écrivain arrive brillamment à jouer des scènes de lutte avec la marionnette de l’incendiaire qu’il manipule, ce qui est un exercice extrêmement difficile. Les deux autres marionnettistes ne sont pas cantonnés à de la pure manipulation: ils peuvent figurer des pompiers, mais aussi et surtout les démons tentateurs qui sans cesse mettent les deux protagonistes aux prises avec la tentation qui les dévore, mettant à profit leur faculté de se mouvoir invisibles dans les ombres et de surgir derrière les personnages. Ces glissements de rôles entretiennent la confusion qui s’installe graduellement sur le plateau. La maîtrise des marionnettistes, et la force de la mise en scène, sont telles qu’une marionnette simplement posée sur une chaise, inerte, peu être animée par la seule force du regard que d’autres marionnettes posent dessus.

La musique, comme toujours chez Yngvild Aspeli, joue un rôle de tout premier plan. On voyage entre métal répétitif et oppressant, et mélodie triste et aigrelette. Dans ce spectacle peu bavard, très visuel, la musique, et les paroles de chanson, constituent parfois le medium qui donne les clés de ce qui se joue en scène. La lumière est très maîtrisée et précise, comme il sied à un spectacle ayant recours au théâtre noir, et assez froide – l’intrigue ne se situe-t-elle pas, après tout, en Norvège? Les projections vidéos restent très sobres.

A mesure que les deux récits enchâssés coulent inexorablement vers leur dénouement, le spectateur est ainsi doublement saisi: saisi par la force tragique du récit et des symboles autour desquels la représentation se noue, mais saisi aussi par la beauté formelle de ce qui est offert au regard. C’est un théâtre visuel mais pas réaliste, qui montre des fissures  par lesquelles l’imagination est invitée à voir l’au-delà des apparences et l’au-delà des discours. Une œuvre qui s’adresse à l’intelligence du spectateur tout autant qu’à sa force d’évocation poétique.

Cendres: on en ressort remué, puissamment, mais aussi avec un sentiment inexplicable de clarté, comme si danser en compagnie des démons nous avait inexplicablement lavés de nos ténèbres intérieures. Yngvild Aspeli aime à placer des sortes d’esprits totémiques dans ses spectacles: peut-être est-elle tout simplement en train d’inventer un nouveau chamanisme.

Cendres jouera prochainement au Théâtre de Marionnettes de Genève, du 20 au 25 mars. Il sera également donné à la Manufacture du 6 au 26 juillet pendant le Festival d’Avignon.

Mise en scène – Yngvild Aspeli

Jeu et manipulation – Viktor Lukawski (en alternance avec Philippe Rodriguez Jorda), Aïtor Sanz Juanes (en alternance avec Alice Chéné) & Andreu Martinez Costa (Spectacle créé avec Pierre Tual & Amador Artiga)

Collaboration mise en scène – Paola Rizza

Conseils dramaturgie – Pauline Thimonnier

Scénographie – Charlotte Maurel & Gunhild Mathea Olaussen.

Création sonore – Guro Moe Skumsnes & Ane-Marthe Sørlie Holen

Marionnettes – Polina Borisova, Sebastian Puech, Yngvild Aspeli, Carole Allemand, Sophie Coëffic

Costumes – Sylvia Denais

Lumières – David Farine

Vidéo – David Lejard-Ruffet

Régie – Xavier Lescat

Regard extérieur – Philippe Genty & Mary Underwood

Visuels: ©Fanchon BilBille ©Kristin Aafløy Opdan

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La playlist ontologique (une introduction)
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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