Théâtre

« Chambre Noire »: un éclair de génie théâtral sur fond d’obscurité

« Chambre Noire »: un éclair de génie théâtral sur fond d’obscurité

29 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Après le bijou qu’était Cendres, c’est peu dire que Chambre Noire, la nouvelle pièce de la cie Plexus Polaire d’Yngvild Aspeli était attendu. Mission accomplie: avec la même esthétique sombre et le même regard profond et acéré sur l’humain et ses brisures, c’est un récit de vie profond et poignant qui nous est livré, une magnifique pièce de théâtre, crue, forte et émouvante. Avec une maestria digne des plus grands metteurs en scène contemporains, et une manipulation extrêmement juste et sensible, Yngvild Aspeli se met au service d’un récit sombre et intimiste, et c’est brillant.
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Dire que les premières françaises de Chambre Noire étaient attendues au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mezières est un euphémisme: la barre avait été placée très haut par Yngvild Aspeli et sa compagnie Plexus Polaire avec le brillant Cendres. Le public frémissait d’impatience ce soir-là dans la salle Jean Macé, et il n’a pas été déçu, au vu de la standing ovation dont il a couronné la performance.

Pour matériau dramatique, Yngvild Aspeli s’est appuyée sur la vie de Valerie Jean Solanas, qui offre en la matière une densité qui a peu d’équivalents. Pionnière du féminisme, intellectuelle radicale et écrivaine, prostituée et proche de la Factory, auteure du SCUM Manifesto (téléchargeable iciqui constitue encore aujourd’hui un texte de référence, responsable d’un coup de feu qui blessa grièvement Andy Warhol, elle passa une grande partie de sa vie enfermée dans des institutions psychiatriques. Une femme hors du commun, donc, à la fois en ce qu’elle était extraordinaire, et en ce qu’elle fini mise à l’écart de la société par ceux qui voyaient sa radicalité comme une pathologie. Comme le pendant de la piècedes Anges au Plafond Du rêve que fut ma vie, qui prend pour sujet une autre femme d’exception, Camille Claudel, elle aussi enfermée pendant le plus clair de la fin de son existence, elle aussi animée par un génie créatif bouillonnant.

Avec Paola Rizza, Yngvild Aspeli offre à ce récit de vie torturé un écrin sombre, froid et moderne, dans une mise en scène extrêmement travaillée où l’obscurité est déchirée par les néons putassiers des nuits new-yorkaises. En se concentrant sur l’intime, elle travaille non seulement la dimension pathétique du personnage, mais aussi l’incandescence de son génie. Elle donne à voir l’oppression, la révolte, la liberté aussi, elle interroge leurs sources et les formes qu’elles ont prises. Comme un diamant qui brille plus fort au sein de l’obscurité, elle offre à ce personnage d’exception une place sous les projecteurs, perdue au milieu d’un plateau aussi ténébreux que le monde avec lequel elle s’est débattue. La relation de Valerie Jean avec sa mère Dorothy fait l’objet d’un traitement soigné, avant même celle qui la lie à Andy Warhol: si le second est une sorte de figure obsessionnelle et écrasante, dont le visage géant est projeté sur scène tel un Big Brother hallucinatoire, la mère constitue le véritable monstre, froide et frivole, incapable d’aimer ni de protéger sa fille, tentant de la conditionner à subir et à accepter l’inacceptable. Cette monstruosité intérieure sera finalement figurée par l’apparition de la mère sous la forme d’une créature arachnéenne et obscène se déplaçant sur quatre paires de jambes. Une certaine dose d’humour noir n’est cependant pas exclue, et vient soulager un peu le spectateur d’une tension dramatique qui serait sinon écrasante (« I should have done target practice », dit ainsi Valerie Jean en apprenant qu’Andy Warhol n’est pas mort).

Les images sont superbes, et c’est peu de dire qu’elles ont une force considérable, à l’instar de celle que l’on vient d’évoquer. Les marionnettes portées en taille réelle, manipulées par Yngvild Aspeli, figurent Valerie Jean Solanas à différents âges de sa vie: la petite fille violée par son père (qui est figuré par une main sinistre tandis que la voix de Marilyn Monroe susurre « My heart belongs to Daddy »; glaçant), la jeune femme révoltée, le femme internée qui s’éteint dans la solitude d’un asile psychiatrique. La marionnettiste incarne également, en jeu d’acteur, Dorothy, la mère de Valerie Jean, et prête diverses parties de son corps aux marionnettes en tant que de besoin. La manipulation est extrêmement juste et fine, et la détresse et la fragilité des personnages est aussi bien rendue que leur rage et leur lutte pour continuer d’exister dans un monde qui les oppresse et les rejette. C’est un jeu de failles et d’éruptions, une symphonie délicate de moments obscurs et de fulgurances, avec, toujours en toile de fond, le combat d’une femme singulière et l’implacable solitude qui a hanté son existence. Les marionnettes semi réalistes sont utilisées avec une grande intelligence: à mesure que le spectacle avance, les hallucinations se multiplient, et les corps se font monstrueux, se démembrent, se délitent, comme l’écho visuel d’une réalité intérieure qui se fractionne implacablement à mesure que la folie gagne du terrain.

Au soutien de ce jeu dramatique, la scénographie est résolument moderne: sur un fond noir, des rideaux de fils montés sur rails créent et défont des espaces, voilent pudiquement des chambres, révèlent la musicienne. Car le spectacle est un duo, Yngvild Aspeli étant accompagnée sur scène de la musicienne Ane Marthe Sørlien Holen: le rôle de la musique dans ce spectacle ne saurait être minoré, car elle en constitue l’influx nerveux, tantôt bouillonnant et tantôt froid et lointain, dans un dialogue complexe avec l’action. Avec une prédilection pour le xylophone, Ane Marthe contribue à l’esthétique minimaliste et acérée de la pièce, rejointe pour plusieurs chansons par Yngvild Aspeli qui se place alors derrière un micro en fond de scène. Dernière dimension dans laquelle le spectacle va rechercher ses espaces d’expression sensible, les projections vidéos sont extrêmement réussies, à la fois par leur qualité visuelle et par leur effet dramaturgique, là où elles ne constituent encore malheureusement qu’un gadget à la mode mal exploité dans beaucoup d’autres productions. Ici, qu’il s’agisse de projeter un immense visage d’Andy Warhol (que l’on retrouvera en marionnette corporelle, accroché au dos de Valerie Jean, tel une sangsue), les néons de peep-shows, l’image d’un immense cheval au galop (« You have to hold your horses », ne cesse de répéter la mère à sa fille, qui sera finalement trop sauvage pour ne pas les laisser galoper librement), l’utilisation des images est parcimonieuse mais porteuse de sens et presque esthétisante à force de précision.

De toute cette perfection technique, le spectacle s’empare pour fusionner les images, les sons, les émotions, dans une intense plongée au cœur d’une histoire hallucinée, un tourbillon sensoriel au service du dérapage d’une femme trop grande pour son époque et sans doute, également, trop grande pour elle-même. Le retour cyclique de certains motifs sonores (la voix enregistrée du juge répétant « Why did you shoot Andy Warhol? », qui fait écho à l’appel pathétique de Valerie Jean à sa mère: « Dorothy, why did you let me drown? ») ou visuels (les néons, le visage d’Andy Warhol, le cheval blanc qui traverse majestueusement la scène au galop, allégorie de l’élan créatif, ou allégorie de la folie?) contribue à créer une sorte de rituel hypnotique, qui retient captive l’attention tandis que la protagoniste perd progressivement pied, jusqu’à pousser son dernier soupir. La marionnette de Valerie Jean, reposant inerte contre son lit, finalement privée de vie (comme elle est privée de manipulation), restera d’ailleurs en scène et mise en lumière même après que les artistes aient salué.

C’est un spectacle très abouti, avec une identité visuelle et sonore extrêmement travaillées, et une dramaturgie qui se hisse à l’égal des meilleures pièces de théâtre contemporain qui est ici proposé. Un mélange de feu et de glace, de précision et de fureur émotionnelle, une oeuvre complète et incontournable. A voir, d’urgence.

Chambre Noire commence sa tournée, et sera représenté en 2017 au TJP CDN d’Alsace, Strasbourg, (67), du 23 au 25 novembre. Il sera au Théâtre le Passage à Fécamp (76), le 8 décembre, et au Studio Théâtre, Stains (93) le 12 décembre.

CHAMBRE NOIRE – Création 2017
Inspiré de La Faculté des rêves, de Sara Stridsberg

Mise en scène – Yngvild Aspeli & Paola Rizza
Jeu et manipulation – Yngvild Aspeli
Percussioniste – Ane Marthe Sørlien Holen
Dramaturge – Pauline Thimonnier
Regard manipulation – Pierre Tual
Création sonore – Guro Moe Skumsnes Moe
Marionnettes – Yngvild Aspeli, Pascale Blaiso & Polina Borisova
Costumes – Sylvia Denais
Création lumière – Xavier Lescat
Création vidéo – David Lejard-Ruffet
Création et régie son – Antony Aubert
Regisseure lumière – Alix Weugue
Production – Sarah Favier
Diffusion – Claire Costa
Visuels: (c) C. Costa et B. Schupp

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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