Théâtre

« Du rêve que fut ma vie »: Camille sculpte la matière, les mots, la lumière

« Du rêve que fut ma vie »: Camille sculpte la matière, les mots, la lumière

27 septembre 2016 | PAR Mathieu Dochtermann

Passé par Paris à l’occasion de la seconde édition du Pyka Puppet Estival, le spectacle Du rêve que fut ma vie de la Cie Les Anges Au Plafond reprend la route en ce début de saison en commençant par Thonon-les-Bains. 50 minutes pour un théâtre inventif et intimiste, suspendu entre grâce et gravité, ombres et lumières, pour raconter la vie et la passion de l’artiste Camille Claudel. Une partition charnelle admirablement parcourue par les deux interprètes, comédienne et contrebassiste.

Au début sont des mots. Des mots, d’abord, couchés sur du papier, le papier des lettres, des mots d’encre, des mots pour les yeux. Puis viennent les sons, les mots lus, les mots pour les oreilles, les mots articulés, les mots criés, et les vibrations d’une contrebasse. Ces mots sont ceux de Camille Claudel, des mots touchants ou révoltés, qui disent la souffrance d’aimer et la souffrance de créer, ces mots sont ceux des correspondances de la sculptrice, qui forment le texte de cette pièce.

Sur scène, partout, évidemment, parce que c’est la marque de fabrique des Anges, le papier. Le papier qui cache et le papier qui dévoile, le papier qui bruisse et le papier qui froisse, le papier qui se plie et se moule, ou qui se déchire et se multiplie. Camille Trouvé et Brice Berthoud, les deux magiciens qui modèlent les spectacles des Anges, se sont visiblement amusés à explorer toutes les potentialités du papier-objet, usant de toutes les façons possibles de leur matériau fétiche, et ne s’interdisant qu’une chose, qui a pourtant fait leur réputation: lui donner la forme d’une marionnette. Étrange pari, que celui de dire la vie d’une femme dont les mains sculptaient la pierre à l’aide d’une matière si malléable et si fragile. Osé, de se risquer raconter l’histoire d’une passion dévorante avec une matière si facilement inflammable…

Ce n’est donc pas un théâtre de marionnettes qui s’incarne sur scène, encore que la silhouette moulée de l’imposant Auguste s’en approche malicieusement. Du Rêve que fut ma vie est rétif à rentrer dans les cases. C’est un peu un théâtre d’ombres. Ce n’est pas tout à fait un théâtre d’objet. C’est presque de la sculpture. C’est un théâtre de chair et de papier, de sons et de lumière, c’est un peu inclassable, c’est uni par un souffle qui traverse la pièce de bout en bout. Tout est matière, tout vibre, et il n’est rien, pas même la musique, qui ne s’anime dans la lumière qui joue sur les transparences, il n’est rien, pas même et surtout pas le papier, qui ne soit sonore et ne se donne à entendre. Tout est intensité et tout est rythme, dans une volupté des sens qui frôle la synesthésie.

Au milieu de ce foisonnement de matières et de bruissements, Camille Trouvé déploie son talent de manipulatrice, avec inventivité et liberté. Surtout, elle trouve dans la nécessité de porter seule ce monologue vertigineux et de faire exister tous les êtres absents qui hantent l’autre Camille, l’occasion de démontrer avec force ses talents de comédienne, investissant l’espace du plateau d’une présence intense, réussissant aussi bien à se couler, sensuelle, dans les ombres, qu’à jaillir en pleine lumière, la flamme de la folie au front, quand la femme géniale et injustement méconnue qu’elle incarne se consume au fond de l’asile où on l’a reléguée. Ses cris de rage percent autant que ses cris de désespoir déchirent.

Il n’est de bon spectacle que celui qui nous empoigne le cœur et les tripes, et qui fait courir des frissons le long de l’échine. Du Rêve que fut ma vie est de ceux-là.

Il n’est de grand spectacle que celui qui nous donne également à penser, qui nous réduit à notre plus simple humanité pour nous élever ensuite, et pour nous faire nous souvenir, au-delà des voiles qui nous la cachent, de notre humaine condition. Du Rêve que fut ma vie est de ceux-là également.

A voir, pour tous les amateurs de spectacle vivant, pour commencer du 27 au 30 septembre à la Maison des Arts du Léman de Thonon-les-Bains (74), puis un peu partout en France et au-delà.

 

Compagnie les Anges au Plafond
Une histoire de Camille Trouvé et Brice Berthoud
Jeu et manipulation : Camille Trouvé
Musique : Fanny Lasfargues
Scénographie et Mise en page: Brice Berthoud assisté de Johanna Coutancier avec la collaboration de Saskia Berthoud
Costumes: Séverine Thiébault
Aide à la construction: Magali Rousseau
Régie et lumières: Marina Gabillaud-Lamy

Visuels: © Vincent Muteau

Infos pratiques

[Critique] du film « Soy Nero » Rafi Pitts, aux frontières du rêve américain
Création de « Mririda » d’Ahmed Essyad: vive la musique contemporaine !
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *