Théâtre
Le « Bal marionnettique », célébrer la joie pour repousser les ombres

Le « Bal marionnettique », célébrer la joie pour repousser les ombres

16 octobre 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Créé juste avant le confinement à l’occasion du festival MARTO !, le Bal Marionnettique de la compagnie Les Anges Au Plafond est un objet spectaculaire très singulier et complètement jouissif. Son parti pris, plutôt à rebours de l’air du temps mais d’autant plus indispensable : convoquer le public à une fête jouissive, participative, où il met la main à la pâte dans un rituel de célébration de la vie. Les spectateurs sont invités à rester debout, à danser, à chanter, à revêtir masques et costumes, à participer à l’animation des marionnettes, dans un joyeux désordre qui dit toute la vitalité qui traverse la rencontre. Un shoot de bonheur jeté à la face de la morosité ambiante autant qu’une désacralisation de l’objet marionnettique.

Un geste d’amour en direction du public

L’attention au public, à sa place et à son rôle dans la représentation, est un marqueur du travail de Camille Trouvé et de Brice Berthoud depuis leurs débuts. On se rappelle de R.A.G.E. (notre critique) où le public avait le choix entre s’installer en salle ou sur des gradins en fond de scène, pour découvrir l’envers du décor.

Un pas de plus est franchi avec ce Bal Marionnettique, qui affiche de très hautes ambitions : provoquer une fête cathartique, mélanger les spectateurs aux artistes et brouiller les frontières entre eux, démythifier la manipulation des marionnettes en les plaçant entre les mains du public. Il s’agit donc d’un spectacle doublement participatif : il ne peut se faire sans cette liesse collective, et il repose sur la circulation des objets (masques, marionnettes, etc) qui sont habituellement l’apanage du marionnettiste. De ce point de vue, on pourrait presque considérer la proposition comme un peu iconoclaste!

Au-delà de cet aspect participatif, l’intention est très belle. Il s’agit de faire exploser la joie, de jubiler ensemble, dans un geste créatif réalisé de concert. La façon de convoquer cette fête cathartique s’inspire des traditions populaires les plus belles : on est au carnaval, on fait souffler un vent d’anarchie joyeuse dans les hiérarchies établies, on communie dans la danse et dans la musique, on s’empare de symboles piochés dans diverses cultures pour conjurer le mauvais sort et l’ombre de la camarde.

Un dispositif au service des spectateurs

Toute la scénographie est pensée autour de cette nécessité : mettre les marionnettes à disposition du public, l’amener à s’autoriser à faire, lui aussi, acte de représentation.

Pour cela, de part et d’autre d’une petite scène centrale réservée à l’orchestre, de grandes ailes s’étendent à cour et à jardin. Il s’agit en fait de couloirs, le long desquels sont accrochés les divers objets qui serviront aux spectateurs, complétés de quelques miroirs, banquettes, éclairages. En quelque sorte, des coulisses à vue destinées au public. Bien qu’un peu exiguës, elles offrent la possibilité, à l’invite des artistes, à un nombre variable de spectateurs de s’équiper, à intervalles réguliers au long du spectacle.

De façon à ce que les changements de costumes, les décrochages et les raccrochages de marionnettes se passent bien, des complices sont associés au travail de la compagnie, en amont. Ces spectateurs volontaires bénéficient, dans les jours qui précèdent le spectacle, d’une formation spéciale où leur sont enseignés les rudiments de la manipulation, quelques pas de danse, les procédés à suivre pour superviser le fonctionnement des coulisses pendant la représentation. Ces complices ont donc un rôle privilégié, et un rapport étroit avec les artistes. Ils ne s’amusent en réalité guère moins que les autres spectateurs pendant la représentation – même s’ils la vivent sous un tout autre angle – et l’expérience, pour eux, vaut clairement le détour.

Plus essentiellement, sur le plan de la conception du spectacle, le principe est admirable en ce que la représentation ne peut avoir lieu sans ces complices volontaires. Sans participation du public, pas de fête, pas de distribution de masques ni de costumes et encore moins de marionnettes…. La participation du public, ici, n’est donc pas un vain mot : en prenant le risque d’en faire un rouage indispensable du spectacle, les Anges acceptent de se remettre en partie entre ses mains, et cette position de dépendance instaure symboliquement une véritable égalité dans le rapport qui se négocie à l’occasion de la représentation.

Au bal, les marionnettes dansent masquées

Ce ne sont pas moins de 130 marionnettes et objets marionnettiques attendent sur les portants de part et d’autre de la scène: autant dire qu’il y a de la variété. On y trouve des masques complétés de parures aux couleurs vives, on y trouve des marionnettes portées et des silhouettes à plat, les techniques se succédant à mesure des morceaux.

En effet, l’idée est que le spectacle soit rythmé et découpé en fonction de la musique, et que la rencontre entre le public et les objets marionnettiques se fasse à la faveur d’un tour de danse – qu’il s’agisse d’une chorégraphie de groupe ou d’une danse de couple. Quelques pas sont parfois enseignés par les meneuses et les meneurs de revue, quelques éléments de manipulation, sans lourdeur didactique ni prétention au geste parfait, mais dans une bonne humeur décomplexée sur fond de musique jouée par l’orchestre… Puis valsent les marionnettes !

C’est à l’Ensemble 2e2m que l’on doit l’accompagnement musical, et il faut avouer qu’il a le chic pour générer une atmosphère festive, chevauchant un tempo tantôt langoureux tantôt entraînant, sur des airs qui louchent fortement du côté de l’Amérique latine. La qualité de la musique – la précision de son exécution, la gourmandise avec laquelle elle joue sur l’humeur du public – fait partie des ressorts fondamentaux du Bal… on s’y attendrait ! Cela confirme en tous cas le goût prononcé – et très sûr – de Camille et Brice pour une musique jouée en direct qui est plus qu’un simple habillage, mais bel et bien un élément moteur de la proposition artistique. Yael Rasooly poussait la chanson à la création du Bal, maintenant remplacée par Awena Burgess, dans un style différent mais sans que l’on y perde en qualité.

Drame léger sur fond de Jour des Morts

Evidemment, on l’aura lu entre les lignes et aperçu sur les photos, il s’agit beaucoup de jouer autour de la tradition du Dia de los Muertos. Sur la petite scène où sévit l’orchestre, une histoire, tout de même, se tisse – car il faut bien occuper le temps de l’habillage et du déshabillage des spectateurs entre deux morceaux endiablés. Les deux marionnettistes au centre du dispositif, Camille Trouvé et Jonas Coutancier, donnent vie à leurs personnages avec toute la précision et toute la dextérité que l’on peut attendre d’une compagnie aussi réputée. C’est l’occasion de convoquer sur scène la Mort, d’en faire un personnage faiblard, presque comique, pour mieux apprendre à ne pas la craindre.

L’intrigue, il faut le dire, est un peu mince, et certains de ses rebondissements sont bien artificiels, tels ces jeunes gens sortis de nulle part qui interrompent la danse – littéralement – sans que leur intervention n’apporte un avantage clair en termes dramaturgiques. La proposition initiale est amusante, le dénouement sans surprise, on est loin de la qualité dramaturgique d’une épopée de l’ampleur du spectacle Au fil d’Oedipe (notre critique).

Mais cela aurait été se tromper, sûrement, que de viser une intrigue complexe à multiples personnages. La proposition ne puise pas sa force à cet endroit. Il est probable que le public ne vienne pas principalement pour cela, et, en tout état de cause, une histoire hachée par des moments de danse et de manipulation collective ne peut pas chercher trop la subtilité, au risque de dérouter l’assistance.

Il faut donc aborder ce conte comme un fil rouge à suivre, un rendez-vous entre les chorégraphies, qui donne les clés de ce qui se joue sous la surface de la fête pour qui veut chercher. Et profiter de la manipulation experte des Anges, de leur utilisation très ludique de la trappe pratiquée dans la scène, des possibilités offertes par la scénographie de leur permettre de circuler, de se glisser n’importe où, à n’importe quel moment.

Car c’est cela, en fait, qui est peut-être le plus délectable : de se retrouver côte à côte avec des marionnettistes célèbres, la même marionnette qu’eux entre les mains, d’esquisser le même pas de danse, de se mêler finalement dans la même fête, entraîné par leur exemple, charmé par la générosité de leur accueil.

En ces temps moroses, participer à un Bal marionnettique, c’est enlacer étroitement l’esprit même de la fête, dans un grand moment de jouissance collective.

Cela fait un bien immense !

Les dates de représentation à venir :
Lille (59) Le Grand Bleu – M Festival / 16 octobre 2020 à 20h
Malakoff (92) Théâtre 71 – Malakoff scène nationale / 18 octobre 2020 à 16h
Oloron-Sainte-Marie (64) Espace Jéliote / 22 novembre 2020 à 17h
Gradignan (33) Théâtre des Quatre Saisons – Scène conventionnée / 28 novembre 2020 à 19H
Auray (56) Festival Méliscènes / 21 mars 2021
Kremlin Bicêtre (94) Espace Culturel André Malraux / 27 mars 2021 à 20h30
Segré-en-Anjou Bleu (49) Le Cargo / 28 mai 2021 à 20h30
Bourges (18) Maison de la culture – Scène nationale / 9 et 10 juin 2021 à 20h

Avec Camille TROUVÉ, Jonas COUTANCIER, Yaël RASOOLY / Awena BURGESS pour mener le bal

Et l’Ensemble 2E2M

Mise en scène : Brice BERTHOUD assisté de Marie GIRARDIN

Scénographie : Brice BERTHOUD assisté de Adèle ROMIEU

Direction Musicale : Fernando FISZBEIN

Création lumière : Nicolas LAMATIERE

Création sonore : Etienne GRAINDORGE / Simon MARAIS

Création costumes : Séverine THIEBAULT et Barbara TORDEUX,

aidées par Catherine FOURNIER de l’ESAT de Plaisir

Création marionnettes : Amélie MADELINE, Camille TROUVE et Jonas COUTANCIER, aidé.e.s de François MARTINIER de l’ESAT de Plaisir et la Briche Foraine

Construction du décor : Salem BEN BELKACEM

Régie : Philippe DESMULIE

Regard chorégraphique : Cécilia S.

Et avec … ¡ Los invitados exceptionales !

Avec l’aide joyeuse et indispensable de Jessy Caillat, Caroline Dubuisson, Laura Severi, Morgane Liébard, Camille Bonsergent, Eliane Torralba, Antoine Charbit, Bettina Chantreux, Adèle Romieu, Lou Angelo, Antonin Dufeutrelle, Gabriel Allée, Amélie De Launay, Lou Montagne, Anne Limonet, Zina Drouche, Aimée Mattio, Marie Jaffret, Estelle Delville et toutes celles et ceux qui ne le savent pas encore …Festival des formes marionnettiques

Avec Camille TROUVÉ, Jonas COUTANCIER, Yaël RASOOLY / Awena BURGESS pour mener le bal

Et l’Ensemble 2E2M

Mise en scène : Brice BERTHOUD assisté de Marie GIRARDIN

Scénographie : Brice BERTHOUD assisté de Adèle ROMIEU

Direction Musicale : Fernando FISZBEIN

Création lumière : Nicolas LAMATIERE

Création sonore : Etienne GRAINDORGE / Simon MARAIS

Création costumes : Séverine THIEBAULT et Barbara TORDEUX,

aidées par Catherine FOURNIER de l’ESAT de Plaisir

Création marionnettes : Amélie MADELINE, Camille TROUVE et Jonas COUTANCIER, aidé.e.s de François MARTINIER de l’ESAT de Plaisir et la Briche Foraine

Construction du décor : Salem BEN BELKACEM

Régie : Philippe DESMULIE

Regard chorégraphique : Cécilia S.

Et avec … ¡ Los invitados exceptionales !

Avec l’aide joyeuse et indispensable de Jessy Caillat, Caroline Dubuisson, Laura Severi, Morgane Liébard, Camille Bonsergent, Eliane Torralba, Antoine Charbit, Bettina Chantreux, Adèle Romieu, Lou Angelo, Antonin Dufeutrelle, Gabriel Allée, Amélie De Launay, Lou Montagne, Anne Limonet, Zina Drouche, Aimée Mattio, Marie Jaffret, Estelle Delville et toutes celles et ceux qui ne le savent pas encore …

Visuel: (c) cie Les Anges au Plafond

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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