Classique
L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, de Barber à Beethoven

L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, de Barber à Beethoven

17 octobre 2020 | PAR Gilles Charlassier

Sous la direction de Claus Peter Flor, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg prend part aux célébrations Beethoven avec un programme à rebours de la dévolution chronologique, de Barber vers le compositeur allemand en passant par les Rückert-Lieder de Mahler.

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En cette période de crise sanitaire, il y aurait sans doute une cartographie à faire des variations de protocoles au gré des formations symphoniques françaises – le seul point commun semble être la distance physique sur les plateaux. Si l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg n’a pas imposé le masque à ses musiciens, les concerts ont été redimensionnés pour éviter l’entracte – et les croisements éventuels des spectateurs, même si le risque dans les vastes dimensions du Palais de la Musique et des Congrès semble moins sensible que dans d’autres salles aux corridors plus étroits. Les droits imprescriptibles de la musique – ou du moins que l’on espère tels – ne sont heureusement pas bafoués, et Claus Peter Flor dirige en cette mi-octobre un programme équilibré qui, sans oublier les commémorations Beethoven, permet de mettre en valeur des configurations bien différenciées de l’orchestre, parfois aux confins du feutre chambriste.

C’est d’ailleurs cette sonorité presque intime, du moins à rebours de toute grandiloquence, qui s’affirme dans le célèbre Adagio de Barber ouvrant la soirée – en lieu et place de l’Adagio de la Dixième Symphonie de Mahler, prévu dans le cas de moindres restrictions épidémiques. Attentif à polir les textures, sans les aseptiser, le chef allemand développe le discours avec un sens évident de l’efficacité acoustique. Eclairant avec autant de justesse que de fluidité le passage du motif mélodique d’un groupe de cordes à l’autre, il module les variations de l’expression et le grain de l’émotion, qu’il préserve de toute exhibition sentimentaliste, et du risque de la trivialité que son succès lui a parfois fait encourir.

Quitte à sacrifier quelque peu l’alchimie de l’ensemble, le soin dans le pinceau orchestral se retrouve dans les Rückert-Lieder de Mahler, véritable kaléidoscope d’association de couleurs et de timbres, et magistral exemple de la Klangfarbenmelodie. Portant l’empreinte de sa maturation vocale, Petra Lang se montre moins contrainte dans les premiers et derniers numéros, le tamis de Ich atmet’ einen linden Duf et la méditation du Ich bin der Welt abhanden gekommen, se concentrant davantage le medium. La ligne se fragilise lorsque le lyrisme sollicite le haut de la tessiture, comme dans Liebst du um Schönheit, un peu trop sur la réserve. Les demi-teintes du bref Blicke mir nicht in die Lieder manquent un peu de la fuyante évanescence que l’on y attend, quand Um Mitternacht, orchestré seulement pour les vents, dévoile une singularité sans doute plus calibrée que fervente.

C’est dans la Symphonie n°1 en do majeur opus 21 – remplaçant la Septième, un peu plus longue, pour les mêmes raisons énoncées plus haut – que la direction de Claus Peter Flor se montre la plus inspirée, dans une lecture qui n’oublie jamais de débusquer au détour des phrasés les traits d’humour d’une partition qui ne cesse de jouer avec les codes de la symphonie classique. Cela s’entend dès l’Adagio introductif, à la fois souple et interrogatif, dans ce climat de prémices que l’on retrouvera dans les premières mesures de la moitié des opus symphonique beethovéniens. A l’agilité de l’Allegro con brio succède le velouté d’un Andante ponctué par les timbales, où le chef allemand tire parti des ressources du répertoire de chambre et fait chanter les pupitres strasbourgeois. Très habilement, il enchaîne avec le Minuetto, après un bref soupir, dont il fait ressortir les surprises rythmiques pour mettre en valeur l’ingénieuse anamorphose des tempi à laquelle se livre Beethoven dans ce scherzo. Quant au finale, il conclut la soirée sur un tourbillonnement irrésistible, préludé par les gaucheries humoristiques du prélude qui annoncent les accents de dérision de la Huitième. Sans trahir la jeunesse de Beethoven, Claus Peter Flor souligne combien cette Première Symphonie est déjà un chef d’oeuvre qui porte en germe la plupart des tropismes musicaux du maître germanique, dans une approche conciliant profondeur musicologique et jubilation musicale.

Gilles Charlassier

Orchestre Philharmonique de Strasbourg, Palais de la Musique et des Congrès, salle Erasme, concert du 15 et 16 octobre 2020.

©Grégory Massat

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