Théâtre

« R.A.G.E. », jeu de doubles et jeu de dupes, prouesse de magie… la signature des Anges Au Plafond !

« R.A.G.E. », jeu de doubles et jeu de dupes, prouesse de magie… la signature des Anges Au Plafond !

09 décembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

Après avoir été artiste associé au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes, reconnaissance certaine de leur talent et de leur rayonnement sur la scène culturelle, les Anges Au Plafond présentent en cette fin d’année 2015 leur dernière création, R.A.G.E.. Une pièce-puzzle au sein de laquelle s’entretissent les grands mensonges d’un homme et les terribles mensonges de l’Histoire, un spectacle total et enveloppant comme les maîtrise si bien la compagnie. Voyage intelligent en terre sensible, envoûtement immersif, R.A.G.E. constitue une preuve supplémentaire du génie créatif de ces marionnettistes-comédiens de talent.

R.A.G.E., le nouveau spectacle de la compagnie Les Anges Au Plafond, constitue un prolongement de la recherche entamée avec Les mains de Camille, avec pour thème central la censure, ou peut-être ici, aussi, la dissimulation. Là où le second adoptait pour matériau de base le récit de la vie de Camille Claudel, la création de 2015 se centre sur une autre figure célèbre, dont l’identité, et son dévoilement progressif, constitue l’un des ressorts du spectacle… ressort qu’on se gardera bien de désarmer ici !

Du point de vue dramaturgique et narratif, l’exercice est parfaitement maîtrisé : sens du rythme, sens des enjeux, densité incroyable du personnage central (et de ses doubles, car le spectacle brouille autant les cartes que l’homme l’avait fait lui-même de son vivant), maestria des personnages secondaires, alternance savante entre les émotions poussées par moment à des paroxysmes virtuoses, c’est du grand et bel ouvrage comme on aimerait en voir plus. Le spectateur, s’il adhère au dispositif scénique déconcertant, peut difficilement ne pas être happé.

La mise en scène, justement, va très loin dans l’inventivité et joue de façon assez inédite sur les apparences, et sur le regard du spectateur. A son entrée, le public est réparti selon un double dispositif, « Illusion », à sa place « normale » (et cela fait partie du génie du dispositif que de mettre en question cette normalité), ou « Intimité », regroupé sur des chaises au fond de la scène à jardin. Le regard du public prend ainsi en tenaille les artistes, les uns profitant à plein de l’effet dramatique, les autres se grisant, en se rapprochant de la manipulation, de la sensation de pénétrer les mystères du spectacle… Du bi-frontal, peut-être, mais alors asymétrique! Évidemment, l’expérience des spectateurs « intimes » n’est pas moins mise en scène et travaillée que celle des « illusionnés », mais le dispositif pose justement cette intéressante question : qui est le plus dans l’illusion, celui qui se contente de ce qu’il sait être le mensonge (convenu) du spectacle, ou celui qui s’autorise à s’imaginer avoir percé le voile ?

Au-delà de la disposition du public, on retrouve le soin apporté à rendre l’expérience complète, sensoriellement et spatialement. De très nombreux scénettes et personnages sont campés dans les gradins, derrière le public « Illusion », forcé de se retourner régulièrement. Tout l’espace scénique est utilisé, jusqu’au plus près des cintres. La musique est produite en direct (et avec talent), ainsi que le bruitage des scènes (et il convient de saluer très bas l’immense performance du bruiteur, Xavier Drouault, qui travaille à vue et avec un brio consommé). Le spectateur est assailli de toutes parts. Les manipulations sont pour la plupart visibles, même si de nombreux dispositifs techniques restent tout aussi bien cachés, et le contraste entretient paradoxalement la magie et le mystère. Énormément de trouvailles visuelles jouent sur le thème du double. Le tout pourrait faire craindre une artificialité, un manque de justesse, mais il n’en est rien: malgré la violence du récit, une émouvante poésie nimbe ce spectacle, une grande humanité tant dans le traitement des personnages que des histoires, la petite comme la Grande. Immense maîtrise de Camille Trouvé, assistée de Saskia Berthod.

Inutile, presque, de finir par souligner que l’interprétation est sans faute. Le charisme de Brice Berthoud et son talent d’incarnation comme de manipulateur ne se démentent pas, et ses acolytes ne sont pas une seconde en reste (Jonas Coutancier, magnifique et impressionnant!). Musique, chant, bruitage, jeu, manipulation, tout étincelle, tout virevolte avec grâce, tout se fond en une grande geste fluide pour se déposer doucement au fond des yeux et au fond des cœurs.

Plus tard, en sortant du théâtre, chacune et chacun emportera en lui, profonde et légère, l’empreinte de ce spectacle, la petite empreinte des Anges…

En tournée à Guyancourt (78), Bourges (18), Chevilly-Larue (94), La-Roche-Sur-Yon (85), Douai (59), Thonon (74), Laval (53), Montluçon (03), Dunkerque (59)… pour ne citer que les prochaines étapes ! A voir, absolument, mais peut-être pas avec de tout jeunes enfants, certaines scènes pouvant être un peu impressionnantes.

Avec Brice Berthoud, Jonas Coutancier, Yvan Bernardet, Xavier Drouault, Piero Pépin et Noëmi Waysfeld
Mise en scène : Camille Trouvé assistée de Saskia Berthod
Scénographie : Brice Berthoud assisté de Margot Chamberlin
Création sonore : Piero Pépin, Xavier Drouault, Antoine Garry
Création lumière : Nicolas Lamatière assisté de Quentin Rumeau
Création images : Marie Girardin, Jonas Coutancier, Vincent Muteau
Création costumes : Séverine Thiébault
Création marionnettes : Camille Trouvé avec l’aide d’Armelle Marbet et Amélie Madeline
Regard magique : Raphaël Navarro
Construction décors : Les Ateliers de la MCB° Bourges, SN
Accessoires et mécanismes de scène : Magali Rousseau
Avec la précieuse collaboration de Einat Landais, Emmanuelle Lhermie,, Jamie Olivares, Carole Allemand, , Flora Chenaud-Joffort, Céline Batard, Pauline Ciocca
Soutien de tous les instants : L’équipe d’Equinoxe – SN de Châteauroux
Administration : Léna Le Tiec – Communication et administration : Mélanie Verdeaux – Diffusion et presse : ZEF – Isabelle Muraour
Visuels : © Vincent Muteau

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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