Théâtre

« Au fil d’Oedipe » retisse le mythe avec une habileté divine

« Au fil d’Oedipe » retisse le mythe avec une habileté divine

19 octobre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le répertoire des Anges Au Plafond, Au fil d’Oedipe, tentative de démêlage du mythe signe un tournant, celui du passage à la forme de grand plateau. Un spectacle de marionnettes créé en 2009 mais dont le propos est clairement intemporel, il s’agit d’une oeuvre plastiquement magnifique, qui frappe par sa scénographie ambitieuse et sa mise en scène intelligente, et, surtout, par l’interprétation juste et puisssante de Brice Berthoud. Tempête sur un plateau, quand le mythe grec rencontre une compagnie non moins mythique. Brillant.

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Le récit mythologique au coeur d’une aventure dramaturgique

Dans le voyage créatif qui les a amenés jusqu’à Romain Gary, Camille Trouvé et Brice Berthoud, les fondateurs de la compagnie Les Anges Au Plafond, sont passés par divers matériaux et diverses époques. Sur leur chemin, ils ont croisé, comme tous les amoureux de théâtre et de beaux textes, quelques-uns des récits grecs fondateurs de l’art dramatique occidental.

De cette rencontre, sont nées deux pièces traversées par le souffle conjugué du mythe et de la tragédie. Comme Henry Bauchau et bien d’autres avec eux, leurs pas les ont menés vers Thèbes et les Labdacides. Deux spectacles ont sont nés: Une Antigone de papier, tentative de défroissage du mythe, et Au fil d’Oedipe, tentative de démêlage du mythe.

Cette dernière pièce constituait un défi pour les deux artistes, car il s’agissait pour eux de passer de spectacles beaucoup plus intimistes à des oeuvres plastiquement, scénographiquement, dramaturgiquement plus ambitieuses.

Au fil d’Oedipe, créé avant Une Antigone de papier, a marqué une révolution dans le travail de la compagnie. Les Anges n’ont pas eu besoin de s’y reprendre à deux fois pour se faire (re)connaître comme l’une des compagnies les plus puissamment créatives du théâtre de marionnettes contemporain: pour un coup d’essai, ils signent un coup de maître.

Un comédien-manipulateur formidable

A tout seigneur tout honneur, Brice Berthoud, qui porte la totalité de l’interprétation du texte qu’il a lui-même écrit, donne à cette occasion la (dé)mesure de son talent. Avec une énergie semble-t-il inépuisable, et cette justesse qui fait malheureusement parfois défaut à d’autres marionnettistes, il incarne avec une intelligence sensible toute la galerie des personnages.

Oedipe, Jocaste, Créon, tous les âges, tous les statuts sociaux et tous les genres y passent, avec le même bonheur. Avec quelques incursions dans un registre comique, il porte la tragédie avec ce qu’elle réclame de terrible puissance, mais en évitant de tomber dans le surjeu. Peut-être peut-on reprocher à certains personnages d’être un peu caricaturaux, mais il faut bien typer les protagonistes pour restituer toute l’histoire en seulement 90 minutes.

La capacité qu’a le comédien à passer d’une voix à une autre, d’un personnage à un autre à une vitesse fulgurante, constitue l’un des points forts de la compagnie. Le jeu de double avec la marionnette, les dialogues manipulateur-marionnette, les adresses public, on retrouve déjà ici quelques-unes des lignes de force qui définissent tout le travail futur des Anges.

On doit, en plus, créditer Brice Berthoud d’une rare habileté dans le maniement des marionnettes de papier dont la compagnie s’est faite une spécialité – qui sont aussi belles qu’à l’accoutumée, avec l’esthétique délicate et reconnaissable entre toutes qui caractérise le travail de Camille Trouvé. La manipulation est engagée, vivante, les regards extrêmement précis. L’habileté avec laquelle le manipulateur passe de l’une à l’autre est bluffante.

Des marionnettes intelligemment mises en jeu

Ici, les marionnettes taille humaine sont portées, comme à l’habitude, mais sont toutes – sauf celles du personnage central – suspendues au sommet de leur crâne par un fil, qui les relie à un système de poulies visible dans les cintres et au-delà – c’est tout un complexe système de registres et de contrepoids qui se trouve à vue à fond de scène, avec lequel Jonas Coutancier joue comme d’un formidable instrument de musique, sur une partition ardue. Il y a là une belle prise de risque – et les prémisses du travail futur de la compagnie notamment visible dans R.A.G.E..

Prise de risque également, dans l’animation. En effet, la présence de ce fil, en plus de constituer une métaphore, modifie les propriétés de la marionnette et démultiplie les difficultés de la manipulation. L’accrochage choisi permet évidemment de tirer des marionnettes un effet – limité du fait de l’absence de contrôles multiples – de marionnette à fils, avec des balancements et des figures aériennes. Mais il permet également des postures qui s’apparentent à la marionnette à tringle, particulièrement quand les marionnettes sont laissées à vue au bout de leur fil, donc en jeu, mais sans être manipulées.

C’est un grand risque qui est pris là, de laisser des marionnettes en jeu retourner durablement à l’immobilité, et donc « mourir ». On peut voir là un défi, chercher la limite d’un principe fondamental de l’animation marionnettique. Les Anges s’en sortent en déplaçant le focus fortement sur la marionnette en jeu, ou sur les éléments de la scénographie. Et cela fonctionne très bien la plupart du temps. Preuve est faite qu’une mise en scène bien réglée peut permettre de contourner l’obstacle. La nécessité d’insuffler vie, alternativement, à ces immobilités, impose même un phrasé rythmique original et intéressant.

Le système de poulies permet en outre un système d’entrées/sorties plutôt original, car les marionnettes peuvent être renvoyées dans les cintres, une fois ramassées sous forme de petits ballots. Telles des grappes de cocons fixées au gril, elles offrent donc en permanence au regard leur forme de sac, constamment présentes sous une forme qu’on pourrait dire gestationnaire, jusqu’à ce que les nécessités du récit les ramènent à la vie. Elles peuvent, ponctuellement, être détachées puis rattachées, quand leur accroche constitue un obstacle aux nécessités de leur mouvement au plateau.

Une scénographie de toute beauté

Il faut souligner que la scénographie est l’autre point fort de cette mise en scène ambitieuse. Le dispositif de base est constitué de gradins qui créent un amphithéâtre en demi-cercle, plaçant le spectateur à un point de grande intimité avec l’action. Tout est fait pour atteindre une immersion complète, et l’abstraire du lieu, effacé derrière le matériau papier fétiche de la compagnie: il recouvre intégralement le sol, masque le fond de scène, drape les issues, bref, il englobe le public dans un cocon qui fait rupture avec l’environnement mondain.

Les éléments scénographiques sont tous pensés pour être éminemment métamorphosables: les plans verticaux sont suffisamment translucides pour permettre la projection de décors – ou de phrases de la prophécie – en théâtre d’ombres. Le sol peut s’animer, d’une manière génialement surprenante, pour figurer la mer. Le centre de l’espace de jeu, constitué d’un petit plancher, peut s’élever à l’aide de poulies pour figurer, en fonction de son élévation et de son inclinaison, divers environnements, du radeau ballotté par les vagues aux profondeurs infernales. Les espaces sont ainsi multipliés, dans un espace de jeu pourtant assez contenu.

Le moindre élément est travaillé avec le souci du détail, tout fait sens, tout est unifié par l’ambition plastique, et Brice Berthoud en joue avec bonheur, circule, bondit, se balance, escalade, sans compter ses efforts.

La mise en musique comme partie intégrante de la dramaturgie

A l’appui du dispositif, et là encore dans une veine caractéristique des Anges, la musique est jouée en direct, avec une couleur forte – donnée ici par la dominante des cuivres, qui appuient très bienla dimension épique du récit – et une approche largement ouverte à l’expérimentation sonore. On ira jusqu’à entendre l’appel d’une conque. Au rythmes de l’animation et de la déclamation, répond le rythme des musiciens, dans un dialogue très réussi.

Les deux musiciens, d’ailleurs, ne sont pas cantonnés à jouer de leurs très nombreux instruments. Ils sont sollicités non seulement comme des sortes de techniciens en jeu sur les transformations des éléments scénographiques – ils sont d’ailleurs en costume, pour signifier leur appartenance à la dramaturgie générale – mais ils sont également appelés à circuler devant et derrière les spectateurs, pour déplacer l’expérience sensible et renforcer l’effet d’immersion.

Une référence, et une clé pour comprendre le travail des Anges

Que peut-on alors ajouter, pour ne pas verser dans l’éloge dithyrambique? A vrai dire, pas grand chose. Le pari, un peu fou, de laisser des marionnettes « mortes » en jeu, pendues à leur fil, ne fonctionne pas 100% du temps, car même un animateur hors de pair comme Brice Berthoud a du mal à investir 6 marionnettes à lui tout seul.

Et, si on pousse la réflexion dans ses derniers retranchements, on peut relever que la dramaturgie, qui fait le choix d’un crescendo rapide de la tension pour ne plus beaucoup la désarmer ensuite, pourrait offrir plus de variations. Mais ce sont là pinaillages de détail, qui ne peuvent masquer l’évidence d’une oeuvre extrêmement forte et singulière.

Puisque les Anges ont fait ce choix tout-à-fait formidable de garder vivace la totalité de leur répertoire, et de continuer de tourner tous leurs spectacles, on aurait très grand tort de se priver de voir ce bijou d’animation, tendu et somptueusement mis en formes. qu’on soit amateur de marionnettes, ou simplement de théâtre, il est difficilement concevable qu’on en ressorte autrement que conquis.

 

 

Mise en scène : Camille TROUVE

Sur le radeau : Brice BERTHOUD, Piéro PEPIN, Sébastien CIROTTEAU, Jonas COUTANCIER

Régie de tournée : Yvan BERNARDET

 

Autour du Radeau

Texte : Brice BERTHOUD

Marionnettes : Camille TROUVE

Dramaturgie : Saskia BERTHOD

Scénographie : Brice BERTHOUD et Dorothée RUGE

Composition musicale : Piéro PEPIN et Wang LI
Musique sur scène : Piéro PEPIN et Sébastien CIROTTEAU

Création Lumière : Gerdi NELHIG

Construction décors : Salem BEN BELKACEM, Jaime OLIVARES

Création costume : Séverine THIEBAULT

Musicien volant : Laurent PARIS

Oreille extérieure : Antoine GARRY

Visuels: (c) Vincent Muteau

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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