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« Dans la solitude des champs de coton » de Koltès sur le parvis de l’IMA

« Dans la solitude des champs de coton » de Koltès sur le parvis de l’IMA

28 juillet 2020 | PAR Chloé Hubert

Avec #ParvisEnScène, le parvis de l’Institut du Monde Arabe se transforme en théâtre à ciel ouvert. C’est Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès qui ouvre le bal, superbement mis en scène par Roland Auzet. Un dialogue où les personnages se frôlent au milieu d’une foule de spectateurs qui, casque sur les oreilles, déambulent et prennent part à la représentation.

« Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous voulez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir »

En cette première phrase pourrait être contenue l’intrigue de la pièce de Bernard-Marie Koltès. La rencontre entre un dealer et un acheteur dans la nuit, autour d’une notion, celle du désir. Si celui-ci est central, son objet n’est jamais nommée et ce « quelque chose » reste à interpréter : drogue, arme, amour ? « Tout vendeur cherche à satisfaire un désir qu’il ne connaît pas encore, tandis que l’acheteur soumet toujours son désir à la satisfaction première de pouvoir refuser ce qu’on lui propose ». Toutefois, rien ne sera proposé et rien ne sera refusé. 

Une mise en scène novatrice

Roland Auzet nous offre la possibilité d’entendre à nouveau ce fabuleux texte avec une mise en scène inédite. Pour la première fois, il est dit par des femmes qui se voient confier les deux rôles de la pièce. Anne Alvaro est un dealer affable qui prend des airs de dandy avec la courtoisie de celui qui se sait la botte face au papier gras. Mais est il brute ou commerçant ? En face, l’époustouflante Audrey Bonnet est un client qui se défend d’en être un, estampillé ainsi par le hasard – selon lui – qui a mit le dealer sur sa route. Il a la posture défensive de celui qui assène que « dans l’obscurité, il y a une règle qui veut qu’entre deux hommes qui se rencontrent, il faille toujours choisir d’être celui qui attaque le premier ». Mais ils ne s’attaqueront pas non plus. L’interprétation est très juste, de l’intranquillité de deux animaux qui se toisent à la pudeur agressive de deux hommes qui se rencontrent.

Le dispositif scénique est lui aussi novateur avec une mise en scène hors des murs du théâtre, déjà réalisée en 2016 au centre commercial de la Part-Dieu à Lyon. Chaque spectateur est muni de casque audio, recevant les échanges des comédiennes directement au creux de l’oreille. Ainsi, elles déambules au milieu du public comme celui-ci déambule au milieu d’elles. Une mise en scène sur mesure pour cette rencontre entre deux hommes, dans l’étrangeté de l’heure et l’étrangeté du lieu. 

Une rencontre dans « l’étrangeté de l’heure et l’étrangeté du lieu »

La rencontre entre les deux personnages a lieu dans la rue, dans la nuit en pleine nuit. « J’allais de cette fenêtre éclairée, derrière moi, là-haut, à cette autre fenêtre éclairée, là-bas devant moi, selon une ligne bien droite qui passe à travers vous parce que vous vous y êtes délibérément placé ». Si le commerce illicite à lieu dans la rue, à cette heure de la nuit, elle fonctionne chez Koltès comme un antimonde, parmi « ces espaces neutres, indéfinis, non prévu à cet usage ». La représentation sur le parvis de l’IMA fait écho à la rue dans laquelle se déroule la pièce, nous sommes à l’extérieur, ni client ni dealeur, nous sommes badauds, et observons de loin l’échange qui s’installe. L’étrangeté de l’heure et l’étrangeté du lieu nous saute petit à petit aux yeux, le soleil se couche doucement sur l’IMA, les bourrasques de vent ponctuent les répliques qui rebondissent sur les murs mais surtout dans nos casques. Certains cherchent les comédiennes des yeux, d’autres les fermes; certains s’allongent, d’autres déambules; une véritable chorégraphie se forme avec le public qui prends part à la mise en scène et joue sa partition sans s’en rendre compte. 

Des lignes droites qui se courbent sur le passage des comédiennes

Nous sommes au milieu de cette rencontre dont la nature hasardeuse ou délibérément choisie – mais par qui ? – est débattue tout le long de la pièce, et en est même un des ses enjeux. « Quoi que vous en disiez, la ligne sur laquelle vous marchiez, de droite peut-être qu’elle était, est devenue tordue lorsque vous m’avez aperçu, et j’ai saisi le moment précis où vous m’avez aperçu par le moment précis où votre chemin devint courbe, et non pas courbe pour vous éloigner de moi, mais courbe pour venir à moi, sinon nous ne nous serions jamais rencontrés ». Ainsi répond le dealer au client qui l’accusait d’être sur sa route.

Le public, qui était tout d’abord assis, se lève progressivement pour se déplacer en courbe, évitant les comédiennes sur leur droite trajectoire, fendant l’assistance. Mais, à mesure que les personnages s’apprivoisent et se flairent, le public se familiarise lui aussi, s’approche, en ligne droite cette fois-ci. Une foule se forme presque autour des comédiennes qui ne se laissent pour autant jamais enfermer et s’échappent par des courbes, toujours insaisissables. Insaisissables, les personnages le sont aussi, l’un pour l’autre, ne voulant jamais être le premier qui baissera la garde, “refusant de faire le cadeau à l’autre de l’intelligibilité de sa pensée – ou de son désir”, selon les mots de Roland Auzet. Ici, à ciel ouvert, sur le parvis de l’Institut du Monde Arabe, la distanciation se créée d’elle même. Les spectateurs se meuvent individuellement mais la foule s’anime presque organiquement, dans une chorégraphie spontanée avec les comédiennes: distance mais curiosité, défiance mais fascination, le public prend part à ce duo, et respire avec lui, comme un troisième personnage. 

« Qu’est-ce donc que vous avez perdu et que je n’ai pas gagné ? car j’ai beau fouiller ma mémoire, je n’ai rien gagné, moi […] Si vous avez perdu quelque chose, si votre fortune est plus légère après m’avoir rencontré qu’elle ne l’était avant, où donc est passé ce qui nous manque à tous les deux ? » Pour notre part, nous avons rien perdu de cette représentation, pendu aux lèvres des comédiennes qui nous murmurent et nous crient ce sublime texte directement aux oreilles. L’expérience est intime tout en étant publique, un écrin dans un trop plein d’espace, une véritable rencontre dans la solitude des champs de coton. 

Dans la solitude des champs de coton se jouera également le 2 septembre sur le Parvis de la BNF, Paris 13ème, et le 3 et 4 septembre dans un lieu surprise. Le parvis de l’IMA continue quant à lui de recevoir des événements au cours de l’été, toutes les informations ici

Crédits: Christophe Raynaud de Lage ©

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