Danse
« DEAL », la démonstration brillante que le théâtre de Koltès se danse aussi

« DEAL », la démonstration brillante que le théâtre de Koltès se danse aussi

17 février 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde présentent leur spectacle DEAL d’après Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, du 15 au 17 février au Théâtre 71 Malakoff. Une adaptation qui repose tout autant sur le texte que sur un jeu très physique mêlant danse, arts martiaux et cirque. Bouleversant.

Prendre Koltès mais de côté

Un homme marche autour de la piste, en sens contra horaire. Presque dans le noir, il tourne. De temps à autre, il jette un regard par-dessus son épaule. Au bout de trois tours, un second homme fait irruption, traverse la diagonale. Cherche à se placer sur la trajectoire du premier, le suit, le dépasse, s’interpose. Dès lors, quelque chose s’est noué. Mais quoi ?

« Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper, avec la violence de l’ennemi ou la douceur de la fraternité, » écrit Bernard-Marie Koltès, puisque c’est un peu de lui qu’il s’agit ici, et cette citation pourrait bien résumer Deal, qui est inspiré ou adapté de Dans la solitude des champs de coton. Dont on entend le texte, enregistré ou plus souvent proféré sur scène. Dont la didascalie introductive, paraît-il, a inspiré le mouvement même de DEAL. Le deal, c’est l’échange qui suppose une rencontre ou du moins un dialogue. C’est un pacte, tout aussi bien. Passé entre les interprètes, assurément, mais aussi un peu avec le public.

C’est un texte bien connu, souvent monté, et pourtant on accède à quelque chose de nouveau dans cette façon de le porter physiquement. On entend plus nettement certains de ses courants souterrains. On est traversé de certaines de ses fulgurances comme si elles explosaient là pour la première fois. Ce que Koltès peut parfois avoir de pesant, à force de parole, se dissout ici avec bonheur dans la partition physique. Ne restent que l’émotion brute et la beauté trouble.

Un face-à-face très physique

Ce face-à-face violent ou fraternel, cette bromance qui donne de la griffe, est est admirablement visité au moyen de la danse, qui est la colonne vertébrale du spectacle plus encore que le texte. Une exploration en profondeur et en nuance de tout le spectre de la rencontre nocturne décrite par Koltès : l’incertitude, l’inquiétude, la violence, le besoin déchirant d’être (re)connu de l’autre, la complicité enfin. C’est tout ce spectre que parcourent les corps et les rythmes, tantôt explosifs et tantôt coulant en souplesse, tantôt étroitement au contact et tantôt dans un parallèle au lointain.

Pour mieux éprouver la possibilité d’une « taloche » – le mot apparaît trois fois dans le texte de Koltès – la danse se mâtine d’arts martiaux, et les coups s’incarnent. Le bruit sec et retentissant d’une claque bien assénée sidère le public. La physicalité de cet affrontement l’amène surtout dans les parages de la capoeira, avec ses grands mouvements fluides qui se fondent dans la danse. Tout aussi bien, parce que tout homme dépend absolument de son prochain, les deux interprètes finissent par se porter, empruntant au cirque ce qui leur faut pour enrichir le sens de leur proposition.

C’est donc une œuvre très libre qui se donne à découvrir ici, en même temps qu’elle est menée avec beaucoup de justesse et un grand sens de l’équilibre. Aucune composante du spectacle ne phagocyte les autres, et la richesse du vocabulaire artistique mobilisé ne se fait jamais bavardage ni ne tombe dans une simple juxtaposition. Les deux artistes semblent sûrs de ce qu’ils ont à partager, et de comment l’amener – même si c’est à n’en pas douter le fruit d’un long travail.

L’intelligence au service de l’émotion

La mise en espace est bien pensée. Un gradin carré, offrant des assises dispersées sur plusieurs niveaux, encadre une piste elle aussi carrée, assurant une répartition du public presque à 360°, exceptés deux petits couloirs d’entrée. Le gradin se finit par une armature de métal et de tôle ondulée dans le dos des spectateurs, avec quelques fenêtres translucides. L’effet obtenu est intéressant : lumières allumées, c’est esthétiquement réussi, dans un style néo-industriel, mais dans la pénombre on retrouve quelque chose du terrain vague, et cela contribue à l’inquiétude brute mais diffuse du spectacle. On dira enfin que la création lumière est très réussie, avec des ambiances nettement différenciées, très travaillées, peut-être même au point d’en faire un peu trop.

On ressort touché au cœur de cette très belle proposition qui mêle magistralement le théâtre au mouvement. Une chose indéfinissable s’est tissée entre les deux personnages, mais aussi entre les deux interprètes, qui se présentent par moments en tant qu’eux-mêmes, créant des ruptures dans le jeu. C’est parce que leur alchimie fonctionne que nous sommes avec eux, en empathie, et donc ouverts à ce qu’ils émettent de tout leur corps dans notre direction.

Une pépite à ne pas manquer. Par exemple, les 3 et 4 mai à l’Agora, Pôle national cirque Boulazac – Aquitaine.

GENERIQUE

D’après la pièce Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès

Conception, chorégraphie et interprétation : Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde
Création musicale : Jefferson Lembeye
Création lumière : Jérémie Cusenier
Collaboration à la dramaturgie : Fabrice Melquiot
Collaboration artistique : Mélanie Maussion
Conception et réalisation de la scénographie : Vincent Gadras
Construction de la scénographie : Les Ateliers du Grand T, Scène nationale de Nantes
Costumes : Charlotte Gillard
Régie générale : Julien Lefeuvre
Chant : « Fiore di acqua » de Jean-Claude Acquaviva
Régie son : Jefferson Lembeye ou Manu Pasdelou
Régie lumière : Julien Lefeuvre ou Jérémie Cusenier
Stagiaire assistante lumière : Johanna Thomas
Conseil diffusion sonore : Patrice Guillerme
Photographe : Benoît Thibaut
Administration, diffusion : Christophe Piederrière / Cyclorama, Rennes

photo : ©Benoît Thibaut

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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