Danse
Une journée de médiation au Théâtre de Chaillot

Une journée de médiation au Théâtre de Chaillot

17 février 2022 | PAR Antoine Couder

Artiste invitée au Théâtre national de la danse, Jann Gallois enchaînait avec une journée de médiation autour du sport et de la danse, après son « Imperfecto » qui a marqué la cinquième biennale d’art Flamenco.

Amateurs et connaisseurs.  C’était la semaine dernière. La jeune chorégraphe était sur scène avec David Coria dont le Flamenco « open minded » offrait à Gallois la légèreté et l’espace pour se lover dans la tradition, sans trop y toucher, tout au plus en la secouant entraînant par jeu d’association la pièce vers une des variations inattendues, théâtre dansé et danse contact pour commencer. C’est l’aisance, presque la tranquillité qui frappait dans cette chorégraphie dont Jann Gallois, on l’imagine, à régler les détails, montrant combien elle pouvait jouer avec l’idée de circuler dans la danse, sans rompre avec ses propres références, sans en rester non plus prisonnière. Mais Flamenco et Hip-hop peut-être sont deux disciplines qui relèvent d’une culture communautaire, folklorique au bon sens du terme ; là où le public est toujours à deux doigts de monter sur scène, entre amateur et connaisseur, portant et ambiançant la liesse des danseurs. À ce titre, il y a un lien direct entre le Hip-hop et le Flamenco, espérons qu’un jour, quelques spécialistes se penchent sur le sujet.

Prises de parole corporelles. De hip-hop, il était justement question ce mardi 15 février lors d’une médiation avec près de 200 élèves de collèges et de lycée ancré dans un mini-programme concocté par la Compagnie Burn Out, autour de cette question de la danse dont on sait l’aspect crucial qu’il peut revêtir pour les groupes d’adolescents : à la fois une extrême facilité à se laisser entraîner par la musique et en même temps cette peur de mal faire, d’être mal jugé.e.s ; au pire d’être moqué.e.s. C’est de cette ambivalence dont il fallait se saisir afin d’aider les ados à se faire une idée par eux-mêmes de cette science du mouvement dansé. Entre pur exercice, pure technique et imaginaire poétique. La journée commence avec une représentation d’une pièce de Gallois, le bien nommé « Reverse » qui explore les gestes issus du Hip-Hop (Head Spin d’abord, Chair Freeze ensuite, bien connus du break dance) et posait clairement le débat. Réparti par petits groupes, les adolescent.e.s sont invité à discuter de la question (sport/danse) dans un contexte de prise de parole corporelle, pilotés par les « Idéelles », une association rompue aux exercices de communication, ici incarnés dans un « débat mouvant ». Mouvant parce que l’on se positionne en bougeant (d’accord/pas d’accord) et parce que la parole circule entre les gens sans hiérarchie, toute déclaration se valant a priori. On peut imaginer que l’on va perdre en pertinence et bien, c’est plutôt le contraire : la liberté d’expression « guidée » au sens toujours corporel du terme à la vertu de « laisser venir » les mots, la pensée qui se structurent. Et on n’est très étonné de voir à quel point ces jeunes gens formulent clairement des points de vue sans trop se prendre au sérieux.

Ateliers de danse en petit comité. Après le déjeuner, la projection de « Bgirls », un film de de Nadja Harek permet de découvrir quatre danseuses de break, de générations différentes qui encore une autre façon de documenter le sujet. C’est l’idée d’excellence et de compétition qui dominent ici avec la culture des Battles, mais aussi de passion. Le curseur qui équilibre le sport et l’art passe du côté de la technique et du métier, du choix de vie. On voit bien cette fois que la technique ne suffira pas, mais que sans elle, rien n’est vraiment possible. Vient ensuite le moment des ateliers de danse, par petits groupes, avec les artistes du spectacle Reverse et Jann Gallois. On peut imaginer que toute cette journée a d’abord été conçue pour préparer ce moment, et donner aux adolescent.e.s la capacité de bouger « en conscience » comme on dit justement dans les cours de danse, non pas de cérébraliser, mais de comprendre ce qu’il se passe lorsque le corps bouge et que l’on peut soudainement le suivre et l’accompagner. C’est alors très touchant de réaliser combien ces jeunes gens peuvent s’engager et peut-être se convaincre qu’en effet, ils pourraient poursuivre l’activité. D’ailleurs, lorsqu’une jeune fille demande à Jann à quel âge elle a commencé à danser et que celle-ci lui répond « à quine ans », on voit tout de suite s’ouvrir le champ des possibles, la plupart des ados présents n’ayant pas encore atteint cet âge.

Digérer ses idées. La journée se termine au Foyer du Théâtre, là où le public a assisté à l’exécution de « Reverse » pour un jam un peu dingo où les jeunes dansent avec les pros dans cette liesse ado, à la fois explosive et sonore que tous les parents (et enseignants) connaissent. Plus sérieusement, ce parcours qui passe par une représentation d’une œuvre au répertoire, d’un débat avec des pros, de ces échanges mouvants et de ces différents ateliers de danse permet sans doute de « digérer » leurs idées, à propos du sport et de la danse ; à propos du corps évidemment. Circuler d’un concept à un autre, tester sa pertinence, revenir ou finalement renoncer, changer de point de vue (ou pas), on ne dit pas assez, on n’imagine pas à quel point la sphère corporelle aide à penser et combien la pensée pour se déployer gagne à être accompagnée par des mouvements. On sait aujourd’hui que la fluidité du cerveau dépend de cette capacité à se laisser porter par ses gestes, les cognitivistes considèrent même que parler (au téléphone) en marchant est une bonne manière (pas la seule, pas la meilleure) de booster son activité cérébrale et donc la puissance de sa pensée. En ce sens, ces parcours de découverte gagneraient à être mieux connus du grand public et du corps enseignant en particulier. À suivre.

Photo :© Michel Juvet 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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