Danse
Ineffable : Jann Gallois virtuose et déterminée à Montpellier Danse

Ineffable : Jann Gallois virtuose et déterminée à Montpellier Danse

05 juillet 2021 | PAR Antoine Couder

Dans une nouvelle création présentée au festival de Montpellier, la chorégraphe française repousse sa danse dans le clair-obscur de l’impensé. Virtuose et déterminée.

Retrouvailles

Difficile, sinon impossible de ne pas céder aux charmes pluriels de cette artiste de trente-trois ans (tiens, tiens) qui reprend son autobiographie où elle s’était subitement arrêtée lorsque, jeune fille, elle abandonnait le conservatoire de musique (violon, piano, basson, cor) et la fidélité à la tradition (son père est bassoniste, chef d’orchestre et spécialiste de musique contemporaine) pour le hip-hop et la danse. Des retrouvailles ? Disons plutôt une confrontation, un duel entre staccatos déhanchés et arrondis vibratoires où le corps tendu, retendu, lâché puis comprimé se débat à l’endroit même où la tradition  l’a lentement enfermé, dans cet apprentissage « au service » de l’instrument censé définir seul la texture du « faire ». La pièce travaille donc les formes du rituel, entre concert et cérémonie, se focalisant sur des accords de tambours et autre wadaiko japonais qui redonnent fièrement une place au mouvement là où la musique occidentale tentait de l’effacer ; corniste recroquevillée sur son jeu, DJ producteur retirée derrière ses machines, pur « objet de son objet », c’est-à-dire de son instrument.

Faire musique

Aux marges de l’académie, c’est ainsi une sorte de « scène primitive » qui finit par apparaître. Un clair-obscur ponctué d’une suite de solos qui vont permettre de « recracher » des gestes jusqu’ici tenus pour invisibles ; hip-hop et deep techno redonnant au son le pouvoir de relier le corps « en train de faire musique », découvrant ce point de passage entre agitation et ordinaire du mouvement. Soit une expérience de renaturalisation qui renvoie finalement la spiritualité, et les rituels à de pures fonctions de masques que ces mêmes solos, puissants et insolents, vont peu à peu pulvériser. D’accord, la chorégraphe en fait parfois un peu trop, mais cette confrontation de l’écriture à la fois serrée et débraillée de l’art de la rue avec la danse dite contemporaine envoie proprement valser le fatras didactique qui nous sert encore de mode de pensée : la croyance en une pureté des traditions (Gallois s’emploie à lui injecter une série de joyeuses déculottées rythmiques qui vaut le détour), la prétention à incarner la divinité, et peut-être, enfin, la fragmentation des genres en deux entités distinctes. Masculin et féminin ici ne font qu’un et vraiment, ça fait du bien.

Surdose

Mieux, ce que dit « Ineffable » c’est que tout est déjà là, dans un corps-esprit qui palpite au gré de l’amplification des gestes, emporté dans sa réflexivité, sa « compétence » et en même temps, son absence de retenue, son indécence fiévreuse ; tout à la recherche de ce qui pourrait « l’allumer ». C’est ce corps-instrument au sens propre comme au figuré, qui est ici révélé, corps mitraillette dévoilant ce qui se passe à l’intérieur de la musique jouée. Scène primitive donc, qui marque peut-être un retournement dans une œuvre que l’on sait bien avancée. Au final, la pièce frappe par son énergie, la surdose de danse soudain « donnée » et cette modernité qui n’en est plus à discuter des mérites respectifs de la danse populaire et de la danse savante en ménageant la chèvre et le chou, le dedans et le dehors, les « inclus » et les « exclus ». Ici, pas de consensus, pas d’arrangement avec le passé, mais un alliage sur le fil qui cherche à réveiller les réflexes de nos cerveaux primitifs ; notre meilleure façon de marcher.

Ineffable, Chorégraphie, scénographie, costume et interprétation : Jann Gallois, compagnie BurnOut, lumières : Cyril Mulon, dans le cadre du festival Montpellier Danse. Résidence à l’Agora, cité internationale de la danse, avec le soutien de la Fondation BNP-Paribas.

Crédit photo © Laurent Philippe

 

Denzo : « Je me considère comme le prince de Grigny » (Interview)
Jacky Terrasson Trio invite Rhoda Scott à la Seine Musicale, un très grand moment de jazz
Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique et de la danse . Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (et de Castor Astral, 2021)

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture