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« Algérie mon amour » : le chant ou le cri ?

« Algérie mon amour » : le chant ou le cri ?

07 juin 2022 | PAR Jane Sebbar

A l’occasion des 60 ans de l’indépendance de l’Algérie, l’Institut du monde arabe expose jusqu’au 31 juillet la collection bouleversante Algérie mon amour. Dix-huit artistes algériens déclarent leur amour pour leur pays déchiré par plus d’un siècle de colonisation.

C’est comme si l’on plongeait dans les entrailles de la terre. Les œuvres de trois générations d’artistes se rencontrent dans une salle en souterrain, aux murs ocres, couleur de la terre, la terre d’Algérie. Au loin, on entend une voix de femme qui chante en arabe, ou qui crie, on ne sait pas très bien. Chaque œuvre raconte l’histoire, la colère, les espoirs du peuple algérien motivé par un amour profond de la liberté et de l’art. Des valeurs qui font écho aux sentiments des artistes français. Sans nier combien l’Algérie a été écorchée durant la période de colonisation, l’exposition rappelle combien la fraternité entre les artistes des deux pays est précieuse. 

Le couple de mécènes Claude et France Lemand a constitué une collection unique qui nous fait traverser le temps et l’espace. Le portrait absurde presque cynique de l’émir Abdelkader, tantôt décapité, tantôt démembré par l’artiste contemporaine El Meya nous replonge dans l’histoire de la conquête française de l’Algérie. Le héros de la résistance algérienne est dépouillé de tout ce qui le rend habituellement reconnaissable. Il ne lui reste que sa monture et sa barbe éternellement noire. Les paysages monochromes, signés Abdallah Benanteur, nous transportent sur sa terre natale. Les pigments ocres se mélangent aux touches de rouge sang. On découvre une Algérie aride et blessée qui devient un symbole de résistance et d’identité reconquise. 

L’art comme arme contre la violence et l’oubli 

“Algérie mon amour”, c’est une exposition sur l’art sous toutes ses formes. Chefs d’œuvres de la peinture algérienne. Bribes de poésie. Sculptures contemporaines audacieuses. Photographies des survivants de la période de colonisation. Une collection hybride qui montre combien l’art est au cœur de ce combat colonial. Les artistes exposés, qu’ils appartiennent à la génération 1930, 1960 ou 2000 ont tous un point commun, celui de se servir de l’art comme une arme contre la violence et l’oubli. Les jeunes peintres de “l’Algérie française” venus faire leurs études à Paris s’entendent les uns avec les autres. Ils sont pour l’indépendance de l’Algérie. Certains prônent la lutte armée, comme Benanteur, d’autres la résistance pacifique, sans que cela ne rompt jamais le dialogue entre eux. 

Une esthétique du décloisonnement

Dès le début de l’exposition, l’élan créateur nous gagne. On ne peut que rester ébahi devant les deux gigantesques tableaux de Denis Martinez qui ouvrent la marche. On est face à une émulsion de couleurs qui déroulent un arc-en-ciel, à une effervescence de motifs, ceux des cultures ancestrales et populaires. Une esthétique du décloisonnement et une recherche du syncrétisme qui témoigne du désir de l’artiste de redécouvrir le patrimoine algérien. La Porte de l’illumination de Martinez évoque aussi bien la porte de sortie que la porte d’entrée, celle qui ouvre à tous les possibles. Elle cristallise un art cosmopolite qui remet en cause le système colonial et l’européocentrisme. Les deux photos grand format de l’artiste contemporaine Halida Boughriet refusent la représentation d’un Orient lointain, sensuel et exotique. Deux femmes s’étalent de tout leur long sur un canapé. Ce ne sont plus ces odalisques alanguies de la peinture orientaliste. Ce sont des vieilles dames, deux veuves victimes des violences de la guerre d’Algérie. On s’éloigne du fantasme colonial pour se rapprocher de l’imperfection, du tordu et du brisé.

« Malgré tout bledi je t’aime » 

Mais tout au long de l’exposition, la sensualité s’entremêle à la cruauté, on ne cesse de se demander si ces artistes aiment ou haïssent l’histoire de leur pays. Lorsqu’on arrive devant la sculpture de Mohand Amara, cette femme au corps massif dont les yeux disparaissent derrière un bandeau, on n’arrive pas à savoir si elle est libre ou contrainte, si elle est sous l’emprise du plaisir ou de la souffrance. Lorsqu’on découvre l’assemblage de Zoulikha Bouabdellah qui se réapproprie le Sommeil de Courbet, deux femmes aux corps nus et enlacés desquels coule du sang, que doit-on comprendre ? Sans doute une réflexion autour du contrôle social sur les femmes et leur corps. Lorsqu’on s’attarde sur La Mère et la main coupée de M’hamed Issiakhem, qu’on distingue l’empreinte de main écorchée du peintre, on saisit le plaisir et la douleur de l’artiste que suscite l’acte même de peindre.

Comme la voix de cette femme diffusée dans la salle d’exposition, les paroles d’Algérie mon amour résonnent dans notre tête. “Malgré tout bledi je t’aime, malgré tout ce qu’ils t’ont fait” répète le chanteur Baaziz. Un chant d’amour, celui de la fierté nationale, et un cri de douleur, celui d’une identité niée et déracinée. 

 

Informations pratiques : du 18 mars au 31 juillet 2022, du mardi au vendredi de 10h à 18h, le samedi et le dimanche de 10h à 19h. 

Pour réserver, c’est par ici 

Visuel © Donation Claude et France Lemand 2018 / Musée de l‘Institut du monde arabe

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Jane Sebbar

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