Théâtre

« Nous, l’Europe, banquet des peuples », la chorale des nations de Roland Auzet

« Nous, l’Europe, banquet des peuples », la chorale des nations de Roland Auzet

11 juillet 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Au festival d’Avignon, dans la cour du lycée Saint-Joseph hier cinglée par le mistral glacial, plus de cinquante interprètes tentent de redonner à l’Europe un souffle de vie. Comme souvent, le trop est l’ennemi du bien.

Le metteur en scène et compositeur Roland Auzet s’empare du poème fleuve de Laurent Gaudé, Nous, l’Europe : Banquet des peuples. Sur le mur qui coupe la cour, et devant lequel sont allongés plein de petits matelas, on peut lire : « Vous cracherez peut-être sur notre insouciance passée, et vous aurez raison. Il y a un continent à inventer maintenant ». Que cela est beau. Oui, repenser pour la réanimer, cette idée née au XIXe siècle, réalisée au XXe et qui crève au XXIe . 

En chef de chœur de ce repas un peu trop gargantuesque, le désinvolte Emmanuel Schwartz est absolument délicieux. Il nous fait entrer dans une exaltation, entendez, un nouvel hymne à la joie. Les comédiens (Robert Bouvier, Rodrigo Ferreira, Olwen Fouéré, Vincent Kreyder, Mounir Margoum, Rose Martine, Dagmara Mrowiec-Matuszak, Karoline Rose, Emmanuel Schwartz, Artemis Stavridi et Thibault Vinçon) partagent la scène avec le Chœur de l’Opéra Grand Avignon et quarante chanteurs amateurs, et à cela s’ajoute chaque soir un grand témoin. 

Hurler l’amour à l’Europe pour sauver ce qui peut l’être, et pour le faire, montrer la diversité du peuple européen, en âges, en couleurs, en corpulences… L’image est franchement parfaite. Mais, malheureusement, l’afflux de mots prononcés en sur-jeu vient la rendre floue.

Le doute s’installe dès que le spectacle se transforme en cours d’histoire un peu trop passionné. On nous assène comme si c’était une révélation que le Printemps des peuples est né au cœur de l’hiver 1848 à Palerme ou que les Européens pas encore constitués en nation se sont partagé l’Afrique en 1885. Là où Pascal Rambert fait intervenir des jalons pour mieux consolider ses fondations, Auzet déborde dans une volonté de tout dire sur un ton de chorale. Cela est renforcé par les chansons métal qui ajoutent les hurlements à la colère. 

Rapidement, le procédé devient harassant et épuisant. On reste également sceptique face à un procédé douteux qui vient faire peuple avec le public. Il y a en effet bien trop de plats dans ce banquet, et l’idée de faire venir, chaque soir, un invité en guise de pousse-café est un écueil dramaturgique évident, qui vient comme un cheveu sur la soupe. Pour nous, ce fut Luuk van Middelaar, membre du cabinet du président du Conseil européen, interviewé comme si c’était vrai. Cela ajoute une part documentaire à un spectacle qui hésite tout le temps dans sa forme : concert, manifeste, poème, monologue… Il y a comme un empilement de propositions qui rendent le tout indigeste.

On doit évidement saluer l’idée qu’à l’heure du Brexit, à l’heure où les eurosceptiques gagnent les élections, il est urgent de dire son amour à l’Europe, pour que cette Nation des nations ne disparaisse pas. L’idée est merveilleuse, on ne peut qu’y souscrire, mais sa traduction dispersée et le choix d’un chant verbal permanent ne suffisent pas à réanimer l’Europe en berne.

Jusqu’au 14, Cour du lycée Saint-Joseph, à 22h, durée 2H30

Visuel : Nous, l’Europe, banquet des peuples – (c) Christophe Raynaud De Lage

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One thought on “« Nous, l’Europe, banquet des peuples », la chorale des nations de Roland Auzet”

Commentaire(s)

  • Carole Nowak

    « Sortir de Lagarde et Michard » c’est l’expérience sensorielle et intellectuelle que propose ce spectacle. C’est un objet dense et énergique qui ne laisse pas la place à la mollesse. Ce sont des voix qui murmurent, chantent et hurlent nos histoires. Dans ces cris polyglottes la raison est perturbée et le débit des mots rend inaudible voire sourd nos pensées pour mieux nous perdre. C’est un spectacle réglé au millimètre. La mise en scène est sobre et malgré l’idée de lourdeur qu’un mur pourrait donné, celui-ci glisse et évolue comme la ballerine d’un opéra. Le son est déchirant. On reçoit des shoots de décibels dans les veines. Poésie, musique, peinture, architecture, danse,… toutes les dimensions artistiques sont convoquées et nous donnent 3 heures de dépaysement en pleine Europe. Merci pour ce travail immense et réussit.

    juillet 13, 2019 at 7 h 12 min

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