Théâtre
La nuit, toutes les barres d’immeuble sont grises

La nuit, toutes les barres d’immeuble sont grises

12 novembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Après avoir été créé à Colmar, La nuit juste avant les forêts, mise en scène de Matthieu Cruciani et interprétation Jean-Christophe Folly, est aux Plateaux Sauvages du 8 au 20 novembre. Un seul en scène intense, porté par un acteur formidable perdu dans une scéno de béton et de ténèbres. Bouleversant.

“Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais j’ai quand même osé” : ces mots, ce sont ceux que Jean-Christophe Folly jette vers la salle, à peine entré, à peine la lumière allumée sur le plateau.

La nuit juste avant les forêts, c’est un monologue achevé par Bernard-Marie Koltès en 1977, une supplique-confession d’un seul souffle – le texte publié aux Editions de Minuit ne contient pas un seul point – qui fait retentir fort les angoisses du personnage et le besoin d’humanité. Un homme seul, la nuit, dans une ville, sous la pluie, adresse ce monologue à un “tu” qui reste à identifier – indétermination puissante qui met d’office le spectateur en déséquilibre.

Le choix de monter ce texte en 2021 n’est absolument pas anachronique. On est saisi par le point auquel le moindre des thèmes soulevés dans la pièce sont absolument en résonance avec les préoccupations contemporaines : la place de l’étranger, l’individualisme froid des citadins, la cruauté qui règne aux marges, le caractère inhospitalier de la ville, la relégation des pauvres et des mal-intégrés… Et, surplombant tout, la peur de la solitude et de l’abandon, le besoin de solidarité et de chaleur humaine impossibles à satisfaire quand on est dehors, qu’on a même plus en poche de quoi se payer une bière, qu’on a pas les bons vêtements, qu’on est trempé jusqu’à l’os – et on saisit bien de quoi cet état détrempé est la métaphore. Sans compter que plane, menaçante, en arrière-plan, la menace de la dictature et du fascisme, des hommes devenus des bêtes, qui ne sont plus que des machines à infliger la mort. On mettra juste un bémol à l’endroit des questions de genre et d’égalité, la façon dont le personnage parle des femmes portant, pour le coup, la marque de son époque.

Matthieu Cruciani s’emploie à livrer un spectacle qui ne tombe ni dans l’écueil de la psychologisation, ni dans celui du misérabilisme. Son personnage se bat, il reste droit, il est encore un homme. Mais un homme qui perd pied : on peut d’abord croire qu’il ne s’agit que d’un passant qui demande du feu, d’un citadin comme un autre, mais la façade se fissure bientôt, et l’homme s’écroule toujours un peu plus sous le poids de ses contradictions et sous la poussée de son besoin irrépressible de parler. C’est cette lutte pour garder le cap, dans sa tension avec la nécessité de tendre la main pour espérer toucher celle de l’autre en face, qui donne son caractère poignant à la situation, et la mise en scène le met parfaitement en valeur.

La scénographie est très soignée, vraiment impressionnante. Elle a le caractère monumental d’une cathédrale, en même temps qu’elle nous pose immédiatement dans l’environnement de béton le plus ingrat, le plus laid, le plus stérile qui soit. Un temple érigé dans une banlieue, une forêt urbaine dont les fûts noirs ont été façonnés de la main de l’homme. Les piliers portent des poutres, elles aussi ayant l’apparence du béton sombre, qui pourraient soutenir une barre d’immeuble ou le plafond d’une station RER, on ne sait. Ce qu’on sait, c’est que c’est urbain, inhospitalier, que de l’eau goutte du plafond et que le brouillard accroche ses doigts brumeux à qui essaie de traverser cet espace chichement éclairé. La lumière est dispensée avec parcimonie, et ce décor tout de noir prend des allures d’une toile de Soulages.

Au milieu de cela, Jean-Christophe Folly boxe avec les mots. On sent en lui le combat, la nécessité de dire, et de se mettre en relation avec un autre être humain tout simplement. On devine tous les coups qu’il a pris, en même temps qu’on le trouve campé sur ses deux jambes, qu’il peut encore nous regarder dans les yeux. L’intensité de son jeu prend aux tripes, mais c’est sa capacité à faire sentir ou deviner les failles terribles du personnage qui sont émouvantes. C’est une partition très difficile qu’il négocie là, avec beaucoup d’énergie et de finesse. Cette interprétation qui conjugue nuance et urgence porte le personnage à d’autres hauteurs : on est face à un clochard céleste ou à un prophète des rues, un griot des piliers en béton ou une vieille âme. En tous cas, le personnage sort de l’anonymat de celui qui est à la marge, pour s’élever à un nouveau statut, une nouvelle dignité. C’est très bien joué.

Pour profiter de ce spectacle intense, nécessaire, bouleversant, il suffit d’aller assister à l’une des représentations aux Plateaux Sauvages d’ici au 20 novembre. Ensuite, à la Comédie de Reims du 30 novembre au 3 décembre, puis à la Comédie de Caen du 5 au 7 janvier, au Manège de Maubeuge le 10 mars, au TQI du 22 au 26 mars, et aux Scènes du Jura le 3 mai 2022.

GENERIQUE

Texte Bernard-Marie Koltès
Mise en scène Matthieu Cruciani
Assistanat à la mise en scène Maëlle Dequiedt
Musique Carla Pallone
Scénographie Nicolas Marie
Costumes Marie La Rocca
Lumières Kelig Le Bars

Avec Jean-Christophe Folly

Photo : Jean-Louis Fernandez

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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