Théâtre

HOTEL STRINDBERG de Simon Stone :  amour toxique, désespoir et abîmes

HOTEL STRINDBERG de Simon Stone :  amour toxique, désespoir et abîmes

07 mai 2019 | PAR Nicolas Chaplain

C’est déjà la troisième fois que le talentueux metteur en scène australien âgé de 34 ans participe aux Theatertreffen, le festival berlinois qui sélectionne et présente au mois de mai les 10 meilleurs spectacles germanophones de l’année. HOTEL STRINDBERG est un spectacle de quatre heures qui juxtapose, entremêle plusieurs intrigues librement inspirées par différents drames de l’écrivain suédois August Strindberg et explore le couple dans notre société.

Aux Theatertreffen, Simon Stone a déjà présenté John Gabriel Borkman d’après Ibsen en 2016 et Trois sœurs d’après Tchekhov en 2017 avec les acteurs du théâtre de Bâle. Une version française de cette production a ensuite été donnée au théâtre de l’Odéon. Cette fois, l’auteur et metteur en scène s’empare de l’œuvre de Strindberg dans laquelle il puise des scènes, des personnages et des situations qu’il réécrit et transpose avec pertinence dans notre société contemporaine. Toutes les scènes évoquent des relations compliquées entre hommes et femmes, la crise du couple, la dislocation du foyer. Strindberg, lui-même marié trois fois, a vécu des relations orageuses avec les femmes. Rongé par la jalousie, il expose dans ses pièces l’enfer qu’est la vie de couple, l’amour comme une bataille des sexes, l’inégalité entre les sexes, la lutte des femmes pour leur liberté, le comportement des hommes face à ces femmes modernes, puissantes et complexes.

Ainsi, comme chez Strindberg, les femmes que représente Simon Stone fantasment, séduisent, désirent, mentent et trompent comme les hommes. Relire le « classique » Strindberg à l’époque de Google, Netflix , Instagram et Tinder, adapter les situations qu’il a dépeintes, tel est le projet de HOTEL STRINDBERG qui décrit l’actuelle crise de la masculinité après le mouvement Me too, la fin d’un monde presque ancien dans lequel l’homme traditionnellement dominant perd ses repères, son pouvoir, noie sa déprime dans les cocktails et s’apitoie sur lui-même.

Un couple, formé par Martin Wuttke et Caroline Peters, irrésistiblement drôles et féroces, rappelle fortement celui du Père de Strindberg. Ils se disputent au sujet de leur fille dont le père paie toujours le loyer et subventionne les projets artistiques. Intervient un certain Philippe que sa femme a rencontré par hasard à la gare et a invité pour le dîner, ce qui rend son mari jaloux et suspicieux. Lors d’une scène mémorable où les deux époux rentrent ivres dans une chambre d’hôtel qui n’est en fait pas la leur et qu’une énième dispute éclate, elle lui jettera à la figure que la fille en question n’est pas de lui. Une autre femme a donné rendez-vous à son mari pour qu’il signe les papiers de divorce. Elle lui déclare n’avoir jamais été sexuellement épanouie avec lui et vouloir vivre une nouvelle vie avec un autre avec qui elle est déjà. Dans une crise passionnelle, il tente de la tuer. Excellent et fiévreux, Michael Wächter interprète cet homme dont la déliquescence physique et psychique au fur et à mesure de la pièce est extrêmement intéressante et terrible. Une jeune femme attend l’homme qu’elle aime mais celui-ci ne vient pas. On finit par savoir qu’elle est enceinte de lui. Elle ne cesse de lui laisser des messages sur son portable et finalement c’est la femme de celui-ci qui débarque pour régler ses comptes. Franziska Hackl joue avec sensibilité et grâce cette jeune femme qui tentera de mettre fin à ses jours en avalant des comprimés. Deux jeunes parents d’un bébé vivent une relation libre. Elle lui raconte dans les détails ses escapades et cela semble lui procurer du plaisir mais aussi quelques angoisses. Une crise survient quand le jeune père découvre en une tierce personne de confiance un ancien partenaire de sa femme. On pense alors à Créanciers.

Toutes ces intrigues et encore d’autres se jouent dans un hôtel dont la scénographie monumentale dévoile trois étages, soit quatre chambres dans lesquelles évoluent les personnages qu’on voit à travers de larges parois vitrées. Plus tard, la réception de l’hôtel et la salle du petit-déjeuner seront le théâtre de nouvelles scènes.

Si l’extrême fluidité de l’ensemble, l’habile agencement des scènes, la rapidité des changements de personnages, l’éblouissante maîtrise des acteurs, l’ingéniosité de la mise en scène, la contemporanéité de l’écriture sidèrent et révèlent le génie de Simon Stone, la proposition n’est pas aussi saisissante que la Trilogie grecque créée au Berliner Ensemble, moins décapante que Thyestes ou Médée, moins émouvante que Trois sœurs, Ibsen Huis ou Peer Gynt. Le tout semble parfois démonstratif ou tape à l’œil et le trop grand nombre d’histoires (assez répétitives) de coucherie, tromperies, mensonges, révélations… finit par lasser. La superficialité du propos déçoit le spectateur qui voudrait s’attarder, s’attendrir, fouiller plus profondément telle situation ou telle figure.

En effet, Simon Stone survole toutes ces intrigues dont certaines sont à peine traitées. Il zappe et simplifie exagérément comme à la télé – volontairement, bien-sûr, car il est un observateur intelligent et lucide des comportements symptomatiques de notre époque qu’il utilise et convoque dans son travail et au plateau – et le danger ici atteint est de ne pas échapper à un effet patchwork qui s’avère plutôt vain. C’est malheureusement le cas avec cette trop courte scène dans laquelle une femme en fauteuil roulant se plaint d’être un poids pour sa fille et son mari et déclare à ce dernier vouloir recourir à l’euthanasie en Suisse. Aussi, le retour d’un homme d’hôpital psychiatrique et la confrontation avec sa mère manque d’enjeux et aurait demandé un développement plus attentif.

Les deux premières parties adoptent tantôt le ton divertissant du boulevard, tantôt celui mélodramatique d’une série. La musique jouée en direct par les acteurs eux-mêmes fait planer une tristesse et une mélancolie justes. La troisième et dernière partie est incroyablement plus étrange et plus forte, impitoyable et hypersensible Comme dans La Sonate des spectres, réalité et cauchemar se confondent. Les héros ne sont plus que des damnés rongés par le mensonge et la haine. Alfred croit voir sa fille tandis que Jakob revoit la femme qu’il pense avoir tuée. Peuplée de ces fantômes, Stone déploie un univers lynchien intense. Les deux hommes deviennent fous et tels deux doubles d’un Strindberg névrosé et paranoïaque, ils hurlent, pleurent, se jettent presque nus contre la vitre. Michael Wächter est saisissant de douleur de même que Martin Wuttke est incroyable et magnifique lorsque, brisé et vaincu, il interprète le morceau d’Iggy Pop The pure and the damned et crie que chaque homme a droit à la dignité mais qu’il a perdu la sienne.

© Sandra Then

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Nicolas Chaplain

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