Opéra
Innocence au Festival d’Aix-en-Provence : un extraordinaire voyage au bout de l’enfer

Innocence au Festival d’Aix-en-Provence : un extraordinaire voyage au bout de l’enfer

15 juillet 2021 | PAR Paul Fourier

La dernière création de Kaija Saariaho est un choc musical et théâtral. Mise en scène d’une justesse diabolique, équipe de chanteurs fabuleux venus d’horizons différents, musique parfaitement en phase avec cet univers claustrophobe, rien ne manque pour aboutir à ce que l’on peut qualifier de chef-d’œuvre hybride et contemporain.

Innocence est une histoire qui commence banalement dans une salle de mariage. Mais le dispositif tournant imaginé par Simon Stone nous donne aussi à voir, dans d’autres espaces, des jeunes gens qui se lamentent et clament l’impossibilité pour eux de vivre normalement désormais. À la jonction de ces deux univers, une serveuse, détachée par hasard sur la fête, s’interroge sur l’identité du marié et de sa famille et sur leur lien avec une tuerie survenue dix ans plus tôt, et dans laquelle sa fille a laissé sa vie. Puis vont apparaître les circonstances, les fantômes, les relations complexes que les étudiants de l’école internationale avaient entre eux. On revivra aussi dans une époustouflante série de flashs le massacre, avec ceux qui se cachent et en réchappent, et les cadavres qui jonchent couloirs et salle de classe. Et si le nombre de coupables de cette monstruosité va grandissant, la complexité de l’engrenage qui y a mené rajoute du trouble sur le vénéneux camaïeu qui va des innocences aux culpabilités.

Simon Stone, dont la mise en scène, ici même, de Tristan et Isolde est controversée, reprend, après La Maison d’Ibsen ou La Trilogie de la vengeance, son dispositif scénique de maison qui tourne, l’une des constantes de cet homme de théâtre. Le dispositif permet de figurer magistralement plusieurs époques, plusieurs lieux, plusieurs atmosphères et même plusieurs temps (celui lent de la fête de mariage, celui violent et saccadé du massacre). Il suscite, chez le spectateur qui se retrouve happé, voire sidéré, un choc permanent, un sentiment d’être spectateur actif, voire acteur, voire jury d’un nouveau procès qui se déroule sous nos yeux. C’est fiévreux, c’est dérangeant, c’est virtuose.

Sur scène, les artistes, qui viennent d’horizons différents, se succèdent avec leur art propre

Les artistes lyriques occupent la salle du mariage alors que les étudiants du lycée international proviennent plus du monde du théâtre. Ces derniers incarnent aussi leurs personnages avec leur langue en bandoulière et s’expriment en espagnol, anglais, finnois, tchèque, roumain, français, allemand, grec… Ensemble ils nous mènent autant vers une réalité palpable que vers un univers fantasmagorique. Et nous ne les départagerons pas tant c’est bien leur synergie qui fonctionne et nous éblouit.
Pêle-mêle, Magdalena Kozena en serveuse torturée, Sandrine Piau et Thomas Pursio, en parents du monstre, le couple, Lilian Farahani et Markus Nykänen, sont magnifiques dans ce monde du mensonge et de la dissimulation qui s’effondre petit à petit.
Lucy Shelton est si douloureusement belle en professeure meurtrie et culpabilisante. Vilma Jää avec son esthétique vocale folk et nordique et ses sonorités entêtantes, traverse l’œuvre comme un jeune fantôme magnifique. Julie Hega porte elle, notamment par son phrasé désincarné, le poids d’un personnage trouble qui se dévoilera progressivement. Et les survivants brisés, Beate Mordal, Simon Kluth, Camilo Delgado Diaz et Marina Dumont sont tout aussi beaux, pertinents et d’une crédibilité qui nous fascine et nous dérange.

La troisième dimension de ce puzzle tragique est portée par l’incroyable et virtuose musique de Kaija Saariaho qui réunit les univers, change au gré des changement d’ambiance avec ses ruptures violentes et ses mélopées lancinantes et dérangeantes. L’Estonian Philharmonic Chamber Choir (dirigé par Lodewijk Van der Ree) complète l’ambiance musicale de cette maison hantée.

Ceux qui n’étaient pas présents à Aix peuvent actuellement voir Innocence sur Arte concert (et pourront aussi bientôt le faire sur scène à Londres, en Finlande, à Amsterdam ou San Francisco), et ni le sujet, difficile, ni la musique contemporaine ne doivent freiner les ardeurs à visionner l’une des plus flagrantes réussites de l’édition 2021 du Festival d’Aix.

Visuels : © Jean-Louis Fernandez / Festival d’Aix-en-Provence 

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Paul Fourier

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