Opéra
Tristan et Isolde en plein divorce au Festival d’Aix-en-Provence

Tristan et Isolde en plein divorce au Festival d’Aix-en-Provence

14 juillet 2021 | PAR Paul Fourier

Pour cette édition 2021, l’opéra de Wagner brille d’une direction et d’une distribution merveilleuse. Simon Stone, à la mise en scène, enferme le couple mythique dans une réalité quotidienne et peine à gérer son concept sur la distance. 

Que Tristan et Isolde soit l’incarnation même d’un mythe fondateur et que Richard Wagner ait magnifié le couple dans une œuvre absolue n’a jamais empêché les metteurs en scène de tenter de la bousculer ou de la réinterpréter avec force imagination (cf. la récente production du Bayerische Staatsoper)… ce qui est d’autant plus compréhensible que le statisme de l’action et des passages par une expérience presque exclusivement sensorielle peuvent permettre bien des échappatoires. 

Dans sa mise en scène pour l’édition 2021 du Festival d’Aix-en-Provence, Simon Stone a choisi d’entrer dans le mythe par le truchement d’une histoire d’une banalité ordinaire, celle d’une femme qui, se rendant compte que son mari la trompe, va se réfugier dans une autre dimension où elle revisitera sa relation avec cet époux volage. Dans chaque acte, alors que le dérèglement de la lumière d’ambiance indique une rupture, Stone nous expédie dans une réalité fantasmée où « Elle » vit sa relation le nez chaussé de lunettes déformantes, celles d’Isolde.
Au premier acte, après un dîner, alors que le mur du fond est devenu une mer agitée, Elle, endormie dans sa chambre, voit débarquer un équipage mouillé par les embruns.
Au second acte, la cheffe d’entreprise qu’Elle est, va vivre le duo d’amour dans l’open space de l’entreprise. Et… au troisième acte, l’agonie de « Lui » – Tristan va se dérouler (probablement lors d’un retour de l’Opéra Bastille) dans une rame de métro parisienne de la ligne 11.

Malheureusement, le procédé ne fonctionne qu’épisodiquement

L’acte I qui voit les personnages évoluer de la cuisine au canapé et le philtre sortir d’une boîte à chaussures Nike, ressort particulièrement creux et essoré de la lessiveuse. Contrairement au couple de Warlikowski à Munich, privé de contacts physiques, ce couple-là est pris dans des étreintes passionnées, vague souvenir de ce qu’Elle a connu, il y a longtemps, avec son mari.
L’acte II, plus intéressant, fait défiler toutes sortes de couples, images multiples qui renvoient au fait que l’amour et la passion, mais aussi la tromperie, peuvent prendre bien des formes. Cette démultiplication converge finalement vers le dénominateur commun de l’Amour universel imaginé et magnifié par Wagner dans son œuvre. Et si l’on se lasse de voir les deux protagonistes escalader une table-bureau, l’arrivée de Marke et de Melot nous remet de plain-pied dans un drame fondamentalement humain. 

Si l’on fait abstraction d’un geste qui serait purement provocateur, le fait, qu’au troisième acte, Stone décide d’enfermer les protagonistes dans une rame de métro est un défi de taille.
Il en ressort une idée intéressante, celle du choix entre la mort et la rupture, rupture qui viendra clore l’histoire de couple d’Elle et de Lui. Ainsi cette femme peut encore avoir deux options, l’une sublime et mortifère, l’autre banale et de raison.
Si ce voyage en transport urbain en aura agacé plus d’un (notamment lors de la première, où il a été copieusement sifflé), il faut reconnaître que Simon Stone, ce metteur en scène du mouvement perpétuel (cf. la maison qui tourne d’ « Innocence » de Kaija Saariaho dans cette même édition) trouve là une parade au statisme de cet acte et à l’agonie interminable de Tristan.
Il en profite, en le calant sur les hallucinations d’Elle, pour jouer de l’étirement du temps et de l’espace tellement propre à cet opéra car le voyage de la rame dessert certes toutes les stations de la ligne mais à un rythme et par des chemins de traverse inhabituels dans les montagnes et les littoraux.
Plus que cette interprétation assez radicale, c’est probablement la trivialité du propos et l’accessibilité de ce qu’il a voulu dire qui font, à juste titre, débat. 

Il y a du beau monde dans le métro

Est-il encore possible de qualifier l’Isolde absolue de Nina Stemme ?
Certes, la voix encore froide au début du premier acte, ou qui semble s’être refroidie au début de la mort d’Isolde, s’est un peu durcie laissant poindre un vibrato. Certes, les aigus sont désormais un peu violents, mais l’on est en extase devant cet art du chant, cette incarnation tant de fois répétée et renouvelée, cette femme qui a figuré Isolde dans toutes ses aventures. En navire ou en métro, impériale, elle traverse les affres de l’héroïne et ne se perd jamais dans le personnage particulier que Stone a concocté pour elle. La qualifier ?… Sublime.

Stuart Skelton est un « Lui » – Tristan un peu d’un bloc au premier acte mais sa voix claire s’accorde parfaitement avec celle de Stemme au second acte, malgré les galipettes que l’on leur fait effectuer. Il délivre ensuite un troisième acte époustouflant d’incarnation et d’endurance, donnant totalement chair à cet homme pataud, pitoyable et ensanglanté qui ne cesse de tomber de son siège, combat, meurt et ressuscite. 

Franz-Josef Selig est à l’antithèse des Marke, rois intraitables et blessés d’orgueil. Il est fabuleux par son timbre si gorgé d’harmoniques et par l’humanité incroyable qu’il apporte à son monologue durant lequel l’assistance est littéralement suspendue à ses lèvres et à son récit. Cet homme, témoin de la tromperie de sa femme, nous met littéralement les larmes aux yeux et réussit à se ranger parmi les grandes incarnations du personnage. 

En Brangäne au look improbable, Jamie Barton peine un peu au début, à se faire vocalement une place aux côtés de l’Isolde impériale de Stemme. Mais, petit à petit, puis dans un second acte où elle disparait en coulisses, elle réussit ensuite à « en imposer » magnifiquement dans l’appel de la servante à la maîtresse. 

Au premier acte, Josef Wagner fait de son Kurwenal un personnage impétueux. Au dernier, il accompagne et soutient son maître avec force. La voix est souveraine et s’accorde magnifiquement alors à celle de Skelton. Dominic Sedgwick, en cadre dynamique-premier de la classe et fayot du patron apporte une touche particulièrement juste de méchanceté pure à Melot.
Linard Vrielink, lui, est un magnifique et lumineux marin et Ivan Thirion est également très juste. 

Certes, le covid est encore bien présent mais l’on regrette que la très belle prestation du chœur de l’Estonian Philharmonic Chamber Choir ne nous parvienne que, de manière disgracieuse, déformé par haut-parleur, apportant une dissonance dans la pureté du chant des solistes. 

C’est peu de dire qu’avec Simon Rattle et le London Symphony Orchestra, ce qui émane de la fosse est un flot sonore somptueux. L’équilibre des pupitres autant que la splendeur des instruments pris individuellement (Ah ! le cor anglais du troisième acte !) contribuent à la réussite flagrante de ces représentations. Cela étant, la direction plus fondamentalement esthétique que passionnée, reste un peu décalée au regard de l’histoire qui nous est contée, et pourra laisser certains spectateurs sur leur faim. 

Ainsi, depuis des semaines, tout le monde se polarisait sur un match supposé entre le Tristan et Isolde de Munich et celui d’Aix. Force est de constater que, sur le ring, il est difficile d’attraper le poignet du vainqueur aux points, tant les deux expériences sont, avec leurs choix et défauts respectifs, serties de richesses incomparables.
La standing ovation recueillie à Aix démontre qu’en métro ou par d’autres moyens de transports moins basiques, le public a été transporté et peut-être même, au-delà de ses espérances. 

Visuels : © Jean-Louis Fernandez – Festival d’Aix-en-Provence

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