Théâtre

Les Trois sœurs par Simon Stone, un metteur en scène surdoué

Les Trois sœurs par Simon Stone, un metteur en scène surdoué

09 mai 2017 | PAR Nicolas Chaplain

Simon Stone ouvre l’édition 2017 des Theatertreffen de Berlin avec Les Trois sœurs d’après Tchekhov. Le jeune metteur en scène australien dirige la troupe de Bâle et prouve encore une fois son audace et son talent avec un spectacle brillant, moderne, bouleversant.

Après John Gabriel Borkman à Bâle, Peer Gynt à Hambourg, Médée à Amsterdam (présenté en juin à l’Odéon) ou Thyestes que les spectateurs français ont découvert à Nanterre-Amandiers, Simon Stone s’empare à nouveau d’une pièce «classique» et en révèle la contemporanéité sidérante. Il livre une version radicalement neuve des Trois sœurs,  une réécriture puissante et originale dans laquelle on parle du Brexit, de la crise des réfugiés, de Trump, on évoque Grindr, Facebook, Amazon, Kim Kardashian et Kanye West, on chante Britney Spears et on joue aux jeux vidéo.

L’action se déroule dans une grande maison vitrée construite sur deux étages et composée d’un salon, de deux chambres, d’une cuisine, d’une salle de bain, d’une terrasse avec barbecue… Bâtie sur un plateau tournant, la scénographie permet la simultanéité des scènes et la multiplicité des points de vue.

Dans cet univers réaliste et quotidien, Simon Stone fait exploser l’intimité des personnages qui philosophent, se disputent, chantent, picolent des mojitos… Le metteur en scène s’efforce à faire surgir sur le plateau une matière humaine dense. Il obtient des acteurs, tous géniaux, un jeu naturel, sincère et vrai.  Avec violence, passion, cynisme, ils expriment leurs fêlures, pansent leurs plaies, sans jamais tomber dans un pathos trop évident, trop facile. L’intensité de leurs regards, l’éloquence des silences subjuguent.

Simon Stone fait entendre les états d’âme, les doutes, les désirs d’Olga, Irina et Macha. Il met en scène crument l’oisiveté, l’ivresse, le sexualité des personnages de Tchekhov, conjugue au présent les envies d’ailleurs de ces êtres perdus dans leurs histoires de couples malheureux, dévorés par les angoisses et les illusions. Comment faire pour changer le monde et pour vaincre cette non-existence que décrit l’oncle Roman ?  Où aller ? Buenos Aires ? Sydney ? Aux îles Galápagos ? N’importe. Ils chantent We can be heroes et font semblant d’être heureux comme Andreï, un looser en peignoir et claquettes de plage qui s’enferme dans les toilettes pour fumer mais qui se fait passer pour un type sain, qui se dit entrepreneur mais a perdu tout son argent dans les jeux en ligne. On est bouleversés par l’histoire d’amour brûlante et impossible entre Macha et Alex, sonnés par la fin magistrale et tragique, le suicide de Nicolas, les larmes et les tremblements d’Irina, saisis par la violence de l’échange entre Macha et Théo.

L’évidence de cette proposition, la maîtrise de l’espace, l’intelligence de la dramaturgie sont prodigieuses. Le metteur en scène ne tombe pas dans le piège qui consiste à représenter l’ennui et la vacuité de l’existence par une léthargie appuyée. Il organise au contraire un ballet précis d’allers et venues, soulève une énergie débordante.

Ce spectacle extraordinaire sera donné à l’Odéon la saison prochaine avec des acteurs français dont on espère qu’ils parviendront à la cohésion, l’intériorité et à l’absence de grandiloquence de la troupe suisse.

Au Haus der Berliner Festspiele, dans le cadre des Theatertreffen, le 7 mai 2017. © Sandra Then

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Nicolas Chaplain

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