Opéra

Les Stigmatisés à l’Opéra de Lyon : toute la beauté de la laideur…

Les Stigmatisés à l’Opéra de Lyon : toute la beauté de la laideur…

21 mars 2015 | PAR Elodie Martinez

Cette année, le festival de Lyon intitulé « Les jardins mystérieux » s’est ouvert par Les Stigmatisés ou Die Gezeichnete de Franz Schreker. Impossible de ne pas songer à Wagner lorsque l’on entend cet opéra de trois heures environ à l’histoire sombre et à la partition luxurieuse commandé par Zemlinsky en 1918. Cette tragédie reposant sur la dualité entre la beauté et la laideur, l’une menteuse et l’autre vraie, ne peut que trouver un vif écho dans le public d’aujourd’hui.

L’histoire peu connue de cet opéra est relativement simple et se passe à Gênes au XVIe siècle. Alviano (Charles Workman) est tout aussi riche que laid, mais ses moyens financiers colossaux lui ont permis de bâtir une cité idyllique sur une île à côté de la ville. Il appelle ce domaine l’Elysée mais ne s’y rend jamais de peur d’en gâcher la beauté par sa propre laideur, contrairement à Tamare (Simon Neal) et à sa bande de jeunes compagnons qui y emmènent les femmes qu’ils font enlever pour les y violer en toute tranquillité et laisser libre court à leurs envies bestiales et à leur débauche.
Malheureusement pour eux, Alviano décide d’offrir au peuple de Gênes cet îlot de beauté, menaçant la cachette parfaite des criminels. Le noble propriétaire des lieux invite le Podesta Nardi (Michael Eder) pour discuter des termes de son don. Ce dernier vient accompagnée de sa femme et surtout de sa fille, la belle Carlotta (Magdalena Anna Hofmann) qui est également peintre. Contre toute attente, elle refuse les avances de Tamare mais demande à Alviano de poser pour elle, l’ayant vu un matin face à l’aurore, distinguant dans cette première lueur du jour la beauté de son âme bien au-delà de la laideur de son corps. Cette déclaration convainc l’homme qui avait tout d’abord pensé à une mauvaise plaisanterie.
L’acte II est alors très court et se résume au passage dans l’atelier de la jeune peintre, finissant par une déclaration d’amour de cette dernière envers l’être difforme. Tout se précipite à l’acte suivant : fou de bonheur, Alviano organise une fête pour le peuple mais elle tourne à l’orgie tandis que Tamare parvient finalement à conquérir Carlotta qui se détourne de la beauté intérieure pour celle du corps. Pensant tout d’abord qu’elle a été prise de force, Alviano tue Tamare ; loin de lui ramener sa bien-aimée dans une fin heureuse, la fin de l’opéra montre Carlotta préférant mourir aux côté du corps sans vie de son amant tandis que le héros sombre dans la folie.
La mise en scène de David Boesch retranscrit magnifiquement cet univers sombre et ténébreux, pendant du corps dont est prisonnier Alviano. Le dernier acte, quant à lui, s’ouvre sur le bonheur de ce dernier dans un cadre féérique et apaisant qui laisse pourtant défiler une suite de tableaux sombres de la part des personnages, comme par exemple une Carlotta perdue, déjà prête à basculer du côté de la chair. Le lever de rideau dévoile durant toute la longue introduction une suite d’avis de recherche se succédant sur un écran couvrant l’ensemble de la scène. Un véritable générique de film pour ouvrir cette lutte entre pureté et avilissement, poursuivi par une mini séquence filmée dans les coulisse et la pénombre, se finissant par un gros plan sur la jeune fille prisonnière, Caroline MacPhie, dont le jeu est à saluer et à applaudir ici de même que sa très brève prestation vocale.
Le ténor Charles Workman (que l’on sera heureux de retrouver dans le rôle-titre de Faust la saison prochaine) sert par sa voix et sa maîtrise son personnage voué à la souffrance tandis que Magdalena Anna Hofmann parvient à être convaincante en jeune artiste apportant tour à tour le plus grand bonheur et le pire des malheurs à celui qui l’aime sincèrement. Malheureusement, Aline Kostrewa ne parvient pas à tenir dans le rôle de Martuccia, probablement à cause d’une partition qui ne correspond pas à sa voix. Côté direction musicale, rien à redire : efficacité redoutable du chef Alejo Perez qui mène cette partition avec facilité et intelligence.
Ainsi cet opéra nous plonge dans les ténèbres et la crasse de l’âme humaine, nous laissant croire à une possible lumière que serait l’amour pour finalement balayer cette illusion et sombrer dans la folie, le tout dans une triste beauté.

A noter : la diffusion des Stigmatisés sur France Musique le samedi 4 avril à 19h, disponible ensuite à la réécoute sur le site internet de la radio.

Infos pratiques

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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