Opéra
Remarquable « Coq d’or » à Lyon pour une réouverture contrariée

Remarquable « Coq d’or » à Lyon pour une réouverture contrariée

21 mai 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Lyon avait prévu de rouvrir au public avec la production du Coq d’or de Rimski-Korsakov réglée par Barrie Kosky, initialement prévue en ouverture de saison en octobre. L’occupation de l’Opéra par une quinzaine de militants étudiants en a décidé autrement, et contraint à faire jouer la première à huis clos.

Si l’occupation de certains lieux culturels pendant le confinement n’a pas obéré l’activité de répétitions et de captations, avec la réouverture au public, et les contraintes sanitaires liées à l’épidémie, l’accueil peut être compromis. C’est ce qui se passe en ce moment à l’Opéra de Lyon, où un collectif jusqu’au-boutiste de quatorze étudiants, aux revendications mêlant de façon parfois confuse les références à l’intersectionnalité et au  décolonialisme, a empêché le retour des spectateurs dans la salle et contraint les professionnels invités à entrer par la sortie dérobée des artistes. Cette production du Coq d’or conçue par Rimski-Korsakov devait être créé à Aix-en-Provence l’été dernier avant de venir à Lyon en octobre 2020. C’est donc par le hasard des changements de calendrier liés à la pandémie que Lyon devait avoir la primeur de ce spectacle avec lequel Serge Dorny pensait terminer son mandat de près de deux décennies sur une note positive, plus en harmonie avec son bilan que les récentes péripéties pandémiques.

Une critique poétique de la tyrannie

Et la lecture proposé par Barrie Kosky du conte satirique que Rimski-Korsakov a tiré de Pouchkine, est une belle réussite. Elle adopte avec naturel le ton de la fable, jusque dans les décors, dessinés par Rufus Didwiszus, et rehaussés par les lumières de Franck Evin. Dans une scénographie décantée qui se résume à un sentier au milieu de lande, portion de la vaste steppe russe, le directeur de la Komische Oper de Berlin se concentre sur les personnages clefs de l’argument – le coq et l’astrologue, et surtout le tsar Dodon, accentuant ainsi la charge sur cet autocrate ridicule. Ce dernier est à la recherche d’une vigie sur ses ennemis pour le laisser à son occupation favorite, régner paresseusement – l’écho avec la défaite de la Russie dans la guerre avec le Japon en 1905, à une période de troubles contestant le régime tsariste, menacé par la modernisation du monde, a fait tomber la version initiale l’opéra sous le coup de la censure.

La critique politique n’a pas besoin de vastes foules pour s’exercer et cette fantaisie à distance de tout réalisme où la discrétion des apparitions des personnages secondaires leur donne une existence quasi fantasmatique, répond avec pertinence à la veine de l’ouvrage. L’alchimie entre humour corrosif et féerie se retrouve dans les costumes imaginés par Victoria Behr, comme dans les mouvements chorégraphiques dus à Otto Puchler : la soldatesque est condensée en un troupeau de têtes de cheval et les danseurs de la cour de la reine de Chemakha, tout en paillettes, parodient la grâce éthérée de quelques bayadères avec un soupçon de boule à facettes dans le registre.

Des voix enchanteresses

Premier personnage à apparaître sur la scène, l’astrologue est incarné dans son idiomatique tessiture de ténor aigu par un Andrey Popov idéal dans ce caractère, avec des ressources qui convergent vers l’effet théâtral. Dans le rôle du tsar Dodon, le solide Dmitry Ulyanov impose la présence un rien pataude et l’autorité dérisoire de ce souverain grotesque. Nina Minasyan se révèle irrésistible en séduisante reine de Chemakha, avec un babil aérien, coloré et fruité, viatique pour la séduction et l’ironie sinueuse et caustique de l’héroïne. Les interventions d’Amelfa sont assumées par Margarita Nekrasova, et celles de Polkan par le robuste Mischa Schelomianski. Andrey Zhilikhovsky et Vasily Efimov endossent la complémentarité de deux tsarévitchs, Aphron et Gvidon. Quant au coq, mimé par Wilfried Gonon, ses accents stratosphériques sont caquetés par une Maria Nazarova qui n’oublie jamais une touche d’ivresse lyrique dans les quelques avertissements auxquels est réduit le volatile.

Préparés par Roberto Balistreri, les choeurs se glissent dans le chatoiement orchestral déployé par la fosse, sous la direction de Daniele Rustioni, attentif à mettre en avant les savoureux soli de pupitres, jusque dans les cabotinages du contrebasson. Il reste à espérer pour les mélomanes lyonnais de pouvoir goûter les merveilles sonores et la vitalité scénique de ce Coq d’or – les deux prochaines représentations étant annulées, il n’en reste plus que quatre, avant le rattrapage aixois.

Le coq d’or, conte scénique de Rimski-Korsakov, mise en scène : Barrie Kosky, Opéra national de Lyon. Du 20 mai au 4 juin 2021.

© Jean-Louis Fernandez

 

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Gilles Charlassier

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