Opéra
Florian Sempey : « Mozart et Rossini sont mes deux maîtres ! »

Florian Sempey : « Mozart et Rossini sont mes deux maîtres ! »

12 juillet 2022 | PAR Paul Fourier

Florian Sempey chante actuellement le rôle de Valentin dans Faust à l’Opéra de Paris. Un disque vient de sortir, les projets s’enchaînent. Comment pouvait-on laisser passer l’occasion de rencontrer, dans un café place de la Bastille, cet homme aussi charmant que talentueux ?

Bonjour Florian, commençons, si vous le voulez bien, par le Faust dans lequel vous chantez actuellement à l’Opéra Bastille. Le personnage de Valentin a deux moments. L’un plutôt gai, même s’il part à la guerre, et l’autre, à son retour, très dramatique.
Pour vous qui êtes plutôt habitué à des rôles comiques (chez Rossini, notamment), comment aborde-t-on ce personnage ?

C’est un aspect de mon identité artistique. Par rapport à Rossini, j’y mets la même force, le même intérêt, la même joie aussi, car même si la situation est dramatique au niveau du livret, je ressens beaucoup de joie à faire ce que je fais. Lorsque je sors de scène, je suis évidemment fatigué, surtout après la scène de la mort, mais c’est une joie de réaliser cela avec de tels collègues, sur la scène de l’opéra de Paris.
Pour un baryton français, Valentin est un passage obligé, mais Valentin à l’Opéra de Paris, c’est une grande marque de confiance. Je dirai que chanter ce rôle a plutôt un goût sucré qu’un goût amer (sourire).

Comment trouve-t-on le ton pour Valentin. C’est un personnage qui paraît difficile à interpréter, avec deux moments assez complexes…

Et surtout, éloignés l’un de l’autre !
Pour moi, il n’y a pas tellement de différence entre le premier air que tout le monde attend, que tout le monde connaît, très cantabile, très legato, presque belcantiste, et ce qui suit.
J’y vois le même développement de phrases que chez Rossini ou Donizetti dans les grands airs lents. C’est, pour moi, la même brillance.
Le passage de la mort, c’est la même chose, en plus étiré. J’essaye au maximum d’éviter les grands accents trop dramatiques qui viendraient casser la ligne. Quand il dit « Meurs et si Dieu te pardonne, sois maudite ici-bas », on pourrait faire ça très marcato, très dans la force.
Mais, à ce moment-là, il est blessé, en train de mourir et l’on doit essayer de garder cette tension. Lorsque nous avons préparé le spectacle l’an dernier, Tobias Kratzer, le metteur en scène, m’a dit « C’est le moment où il rassemble toutes ses forces, non pas pour ne pas mourir, mais pour maudire sa sœur.
Au début, il met toute sa force dans l’amour qu’il lui porte et il demande à Dieu de la protéger et, ensuite, il met exactement la même force dans la malédiction.
C’est ce que je fais vocalement et dramatiquement. C’est un personnage entier Valentin ! C’est un peu Carmen ; quand elle aime, elle aime, quand elle n’aime plus, elle n’aime plus ! (rire).

Certains interprètes peuvent « en faire beaucoup » dans le rôle…

Less is more ! Si l’on veut un grand effet dans la salle, il faut le condenser, le concentrer, comme la voix d’ailleurs. Il faut émettre ça comme un rayon laser !

Après cela, quels sont les projets de votre été ?

Vendredi soir, à Aix, nous avons avec Karine Deshayes et Daniela Pellegrino au piano, un récital de mélodies de Rossini.
Ensuite, ce sera un récital de bel canto à Gordes avec Mathieu Pordoy au piano. Puis, un autre, de nouveau, avec Karine au festival de Pontlevoy, avec cette fois, Antoine Palloc au piano.
Suivra Le Barbier de Séville dans une mise en scène de Pierre-Emmanuel Rousseau aux soirées lyriques de Sanxay. C’est un festival que j’adore et qui m’a fait confiance quand j’étais en tout début de carrière. Il a un côté très familial, tout en étant le troisième festival lyrique en France. Puis, je vais à Crans-Montana en Suisse pour un récital, reprise de l’Instant lyrique que j’avais donné à Paris. Et… je prends enfin un peu de vacances !

Vacances qui seront bienvenues !

Je reprends ensuite mi-septembre pour mes débuts au Bayerische Staatoper avec Cenerentola. Ce sera dans la production de Jean-Pierre Ponnelle que j’adore, production que je n’ai jamais faite.

Revenons à vos amours. Rossini ! Est-ce que l’on peut dire que c’est VOTRE compositeur ?

Oui ! Je dirai Mozart et Rossini. Ce sont les deux compositeurs qui m’accompagnent. Je les appelle mes « deux maîtres ». En fait, « solfégiquement » et musicalement, ce n’est pas très compliqué. C’est même assez simple.
Mais pour en donner un rendu, une interprétation qui soit proche des souhaits des compositeurs, respectueuse de leur génie, il faut des années d’expérience et de travail. Ils ont placé, dans leurs musiques, des clés qui nous ouvrent vers d’autres répertoires.
Ils apportent les fondations qui permettent, par exemple, d’arriver aux grandes phrases de Valentin.
Je me souviendrai toujours ce qu’Alberto Zedda a écrit sur ma partition du Barbier : « Continue d’étudier et d’approfondir la musique de Rossini et tu deviendras un grand chanteur ». Après Rossini, il n’y a aucune raison de ne pas pouvoir chanter les autres répertoires. J’en suis profondément convaincu !

On ne va pas toujours opposer la comédie et le drame à l’opéra ; mais j’imagine que pour Rossini, comme pour Mozart, vous avez commencé par des rôles comiques. Est-ce que, par exemple, vous avez abordé l’opera-seria de Rossini ?

Non ! Quoique… Cenerentola n’est pas un opéra bouffe. C’est d’une grande violence, comme d’ailleurs, Cendrillon, le conte. Dans Cenerentola, il n’y a que le rôle de Magnifico qui est un peu drôle, alors que c’est le plus méchant !

Pour en revenir au seria, je n’ai jamais interprété Guillaume Tell – mais j’espère bien le faire un jour. Pas plus que Tancredi, La Donna del Lago, Semiramide, dans lesquels il n’y a rien pour moi. Et pas encore La scala di seta qui n’est pas un opera buffa non plus ; mais le rôle de Germano, c’est du pain béni ! De toute manière, La scala di seta, ce n’est jamais monté et je ne vois pas pourquoi cela viendrait ! (rire)
Je suis tout de même convaincu que, comme L’occasione fa il ladro, La scala di seta est un opéra qui devrait être monté !

Qui dit Rossini, dit Pesaro. Y êtes-vous déjà allé ?

Oui, pour Le Barbier en 2014.

Et depuis ?

Rien…

J’ai rencontré Karine là-bas, l’an dernier. C’est la première fois qu’elle y venait.

Une injustice de rétablie !
Vous savez, vendredi soir, ce seront ses débuts au festival d’Aix-en-Provence et, moi non plus, je n’y ai jamais chanté.
On ne peut pas plaire à tout le monde et personne n’est irremplaçable. Je me rassure beaucoup ainsi. Aujourd’hui, je chante dans des théâtres où je ne chantais pas auparavant, parce que la direction ne m’aimait pas… Puis cette direction est remplacée par des personnes qui m’apprécient et qui m’invitent. Tout cela, ça tourne…

Restons dans le bel canto, hors Rossini. Parlons donc de Donizetti.

Enrico, dans Lucia di Lammermoor, est, à ce jour, le seul rôle de Donizetti en seria que j’ai (beaucoup) interprété. Et bien sûr, il y a L’élixir d’amour. Je vais prochainement chanter – et à deux reprises – Lucie de Lammermoor. On ne peut rien dire pour le moment, si ce n’est que l’affiche sera énorme (rire) !
J’oublie également un élément très important chez Donizetti, c’est La favorite que j’ai interprété en version de concert au Deutsche Oper avec Elina Garanca en Leonore ! Je reprends le rôle, d’abord à l’automne à Bergame, mis en scène par Valentina Carrasco (de la Fura dels Baus), puis à Bordeaux, au mois de mai.
Enfin, je pousse certains directeurs de théâtres à m’inviter dans les Roberto Devereux, Maria Stuarda, Anna Bolena, Lucrezia Borgia… Ce sont des rôles de baryton fantastiques, des rôles que je veux chanter. Pour ces projets, je ne pense pas les concrétiser avant l’horizon 25-26.

En France, ces opéras sont très peu montés ! N’est-il pas un peu désolant que la « grande maison » les ignore ?… tout comme Meyerbeer d’ailleurs.

Effectivement… Ils ne le font pas, mais d’autres maisons le font…

En parlant de Meyerbeer…

J’étais dans la production des huguenots ici même, à Paris, il y a 5 ans. Je devais faire L’Africaine à Marseille… cela a été annulé.
Je devais aussi chanter dans Le pardon de Ploërmel, mon opéra préféré chez Meyerbeer qui a aussi été annulé à Versailles, comme à Berlin. Malheureusement, ce sont des opéras qui sont rarement montés.
Mais… il y a quelque chose qui pourrait s’enregistrer prochainement…

Venons-en donc à l’opéra français, Faust, Meyerbeer…

… Zurga dans Les pêcheurs de perles que nous avons enregistré avec Julie Fuchs et Cyrille Dubois (…et avec lequel nous avons reçu plein de prix !). Il y a aussi Hamlet, que j’ai interprété au Deutsche Oper.

Chez Bizet…

Carmen, bien sûr ! Mais je n’aime pas le rôle d’Escamillo. C’est un rôle assez ingrat. On ne sait pas trop à quelle voix il convient. Si je le fais, on va dire que les aigus sont OK, mais que les graves… Et si c’est une basse qui le chante, on dira l’inverse.

Revenons à Rossini avec l’album que vous venez de sortir. C’est votre premier disque solo et un beau panorama. Comment choisit-on les airs ?

J’ai choisi dans un éventail assez large et j’ai voulu montrer, d’une part, ce que je sais faire aujourd’hui, et d’autre part, ce que je pourrais faire prochainement comme La scala di seta et L’occasione fa il ladro.
Les airs de ces deux œuvres sont des bijoux de bel canto, de phrasé ! L’air de La scala di seta est l’un des plus difficiles que j’ai eu à apprendre dans ma carrière.
Je n’ai pas pris Guillaume Tell dans le disque, car c’est un rôle que je ne peux pas chanter aujourd’hui. Tous les airs que j’ai enregistrés, je peux les chanter sur scène.

Y a-t-il un autre projet discographique ?

Absolument ! Un disque d’airs français – mais pas que… -, autour d’un thème bien précis. Il n’y a rien de totalement arrêté aujourd’hui.

Quels sont les rôles que vous aimeriez, un jour, interpréter ?

Wolfram dans Tannhäuser (qui pourrait venir avant les Verdi), Macbeth, pas avant une bonne dizaine d’années et Nabucco encore plus tard. Rigoletto ne me fait absolument pas rêver, Germont non plus ! Je les chanterai parce qu’il faudra les chanter ; j’y mettrai tout mon amour, tout mon intérêt, mais bon… ce ne sera pas la réalisation d’un rêve.

Il est vrai que nous n’avons pas parlé de Verdi.

Des directeurs de théâtre, des amis m’ont fait la tête, car ils ne comprenaient pas pourquoi je refusais des Verdi. Notamment Ford dans Falstaff ! Hors de question ! J’ai un ami proche qui m’a dit « Si tu vois Verdi sur une partition, tu le barres tout de suite ». Il y a un peu de ça ! C’est une question de logique de carrière. Si je chante Verdi dans 5 ans, qu’est-ce que je chanterai dans 10, dans 15 ans ? « Chi va piano va sano, chi va sano va lontano » !
De toute façon, c’est moi qui décide ! (rire) Personne ne m’a jamais forcé à faire quoi que ce soit. Pour moi, le but, c’est de chanter le plus longtemps possible. Mes modèles, ce sont Nucci, Milnes et Ludo (Tezier) ! Je veux chanter les rôles qui bonifient ma voix, qui la gardent brillante et bien placée, en forme, et qui l’aident à évoluer vers ce qu’elle va devenir. Mais certainement pas quelque chose qui va la fatiguer.

Parlons un peu des théâtres. Quels sont vos préférés ?

Covent garden, Bordeaux, Bastille ! J’ai toujours aimé Bastille ; c’est l’une des salles qui sonne le mieux au monde. C’est un bonheur d’entendre sa voix aller loin. Quand je projette dans Bastille, j’ai l’image d’un rayon laser.
Il y a Covent garden parce que je suis un fana de l’Angleterre ! Cette salle sonne aussi très très bien. Et Bordeaux, c’est mon cœur, c’est ma maison. Je dis toujours que je suis une des pierres du Grand théâtre… une pierre qui voyage…

Je vous ai entendu dans L’Elisir d’amore à Bergame au Teatro Donizetti de Bergame. Cette salle est si belle ! Est-ce que les chanteurs sont aussi éblouis que nous, dans un cas pareil ?

Ah oui ! J’ai une grande fidélité pour ce théâtre-là. J’y retourne depuis plusieurs saisons. Et puis, c’est le Festival Donizetti. C’est comme Pesaro, lorsqu’un festival nous invite pour servir un compositeur, cela signifie qu’on ne l’interprète pas si mal ! C’est rassurant dans le parcours artistique. Et le Teatro Donizetti est une salle sublime… une salle italienne !

Nous avons déjà cité deux grandes salles, peut-on en citer une troisième ?…

Barcelone, Le Liceu ! C’est immense, c’est énorme ! Je viens d’y faire Cosi ; j’y retourne pour Cenerentola et Le barbier.

Excellente acoustique…

Là aussi, il faut savoir comment s’y prendre. Il faut faire attention à la manière dont on chante.

Enfin, dans les grandes patries de l’opéra, nous avons peu parlé de l’Allemagne. Munich donc à la rentrée et…

Berlin, le Deutsche Oper ; j’y ai chanté La favorite et Hamlet en version concert (et je vais faire une version scénique bientôt). Si la salle est très particulière, elle sonne très bien, et l’on y est très bien accueilli. Sinon, j’ai chanté à Mannheim, à Cologne, à Dortmund, à Dusseldorf…

Vous voilà donc parti, non seulement pour une fin de saison immédiate bien fournie, une rentrée fantastique à l’Opéra de Munich et des perspectives à en revendre ! Pour le plus grand bonheur du public. À bientôt donc, cher Florian.

Visuels : portraits © Thomas Morel Fort, Faust / ONP © Charles Duprat, pochette de l’album

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